En Arabie saoudite

L’amour en Arabie Saoudite

11 janvier 2016

©lkg

  • * L’amour *

Nous avons quitté l’Arabie il y a à peu près dix-huit mois. Jusqu’à présent, je n’ai rien écrit sur les plus de trois années que nous avons passées dans ce Royaume hors du temps. J’ai quelques mots dispersés ici et là mais rien de construit. Pourtant, chaque jour, l’actualité me ramène avec ambivalence à ce pays. Avec, en fond criant, le Yémen. Le Yémen qui lui partage une frontière. Le Yémen exsangue, qui se meurt, en outre, de ce que lui fait l’Arabie.

Je garde contact avec une ou deux copines là-bas ; mes amitiés saoudiennes. Nos conversations sont bien loin de tout ce qui fait sensation dans nos médias. Nous parlons de notre quotidien, de leur travail, de leur vie de famille, de leurs amours, des quelques moments que nous avons partagés ; nos souvenirs communs.

Courant novembre, j’ai parlé à Aïda sur skype. Je pourrais dire beaucoup de choses sur Aïda tant nos conversations et les instants partagés avec elle m’ont appris sur la vie simple des saoudiennes de la classe moyenne. Celles dont on ne parle pas en Occident. La première fois que je vins chez elle fut mémorable.

Elle m’avait donné le nom de sa rue et le numéro de sa maison. Rue dix-sept, maison cent-dix-neuf. je vins conduite par un chauffeur, comme cela se fait pour les femmes en Arabie. Malgré le mois de janvier, le soleil était ardent. Lorsque la  voiture s’arrêta devant le numéro cent-dix-neuf, je sortis de la voiture et demandai au chauffeur de venir me récupérer trois heures plus tard. Il s’éloigna pour faire demi-tour. Le soleil était à son zénith ; moi, sur mon trente-et-un : cheveux disciplinés, joues fardées et lèvres roses, talons rouges luisants, abaya impeccable dissimulant une jupe longue et un chemisier très sage. Je sonnai à l’interphone. Au bout d’une minute, personne n’avait répondu. Je sonnai à nouveau. Une voix de femme me répondit. Je déclinai mon nom. En arabe, elle me demanda « qui? ». Je répétai et précisai que j’étais l’invitée d’Aïda. Elle répéta le nom d’Aïda et raccrocha. J’attendis qu’on vienne m’ouvrir et finis par entendre des pas dans la cour. Un jeune garçon d’une dizaine d’années surgit tout excité. Il ouvrit la grille. Il riait d’excitation à gorge déployée mais me barrait le passage. Je lui demandai si sa mère était là. Il me répondit oui et partit en courant. Quelque chose m’empêcha de le suivre.  L’intuition que cette scène était fort étrange voire nullement naturelle.  Je ne me risquai pas à entrer dans une maison saoudienne qui me paraissait légèrement hostile, en tous cas peu accueillante. Je patientai encore cinq bonne minutes mais personne ne revint vers moi. Je sonnai à nouveau. La même voix de femme se fit entendre, hurla quelque chose en arabe puis, avec un fort accent nullement bienveillant « go ! go ! go !!! » L’intonation agit comme une menace et suffit à me faire comprendre que je n’étais pas la bienvenue. J’eus chaud dans le coeur. Cette scène était décidément fort étrange. Tremblante, je m’écartai de la grille et me retrouvai au milieu de la route, sous le terrible soleil saoudien, dans mon abaya noir, avec mes talons hauts rouges et l’impression soudaine d’être complètement insolite, absolument pas à ma place en terrain étranger. Je vérifiai le texto que m’avait envoyé Aïda. Rue dix-sept, maison cent-dix-neuf.  J’y étais. Il s’agissait bien de cette maison. Je ne comprenais rien. Comme toujours dans ce genre de situation, j’étais incapable de discipliner ma tête et mes actes et je n’arrivais pas à composer le numéro d’Aïda. J’avais peur d’être tombée dans un guet-apens, que les occupants de la maison débarquent avec des fouets, me crachent au visage, me battent, m’enlèvent, appellent la police, bref, tous ces bons fantasmes dont les occidentaux sont nourris en terre saoudienne. je finis par me calmer et parvins à appeler Aïda qui décrocha aussitôt. Je lui dis que j’étais devant chez elle, que j’avais déjà sonné mais que la personne qui m’avait répondu ne m’avait pas laissée entrer. Elle fut très étonnée, me dit qu’elle était devant sa porte mais ne me voyait pas. Nous discutâmes un bon moment avant que je ne lui redemande le numéro de sa maison. « Cent-quinze me dit-elle, cent-quinze ». Ainsi commença ma longue amitié avec Aïda.

Lors de notre conversation par skype en novembre dernier, Aïda m’informa qu’elle avait quitté son emploi. Auparavant, elle travaillait dans une association d’aide aux femmes et plus spécifiquement dans les partenariats avec les entreprises. Elle demandait une augmentation, une évolution de carrière, mais sa hiérarchie n’avait pas voulu. Alors elle avait démissionné. Elle qui quand je la fréquentais, n’aurait jamais accepté de ne pas travailler. Voilà qu’à présent, elle restait à la maison des journées entières. Je m’inquiétais immédiatement de son moral. Mais non, me dit-elle ; elle était comblée ! Parfaitement heureuse dans son nouveau rôle. Oui, est-ce que je voulais bien y croire ? Elle adorait sa nouvelle vie ! Maintenant, elle avait plein de temps pour voir ses copines, s’occuper de sa maison mais aussi de son mari. « Mon mari, qu’est-ce qu’il est merveilleux ! » me confia-t-elle.

Quand je vivais là-bas, nos conversations m’avaient amenée à croire qu’elle n’était pas très heureuse en ménage. Comme beaucoup de couples saoudiens, Aïda et son mari étaient cousins. Le mariage avait été arrangé. C’était comme ça ; c’était normal, il n’y avait pas à se poser de questions. A l’époque, tel que Aïda me racontait sa vie, son mari et elle étaient comme deux étrangers qui se croisaient de temps en temps sous le même toit mais qui ne partageaient rien. Chacun vivait de son côté. Il avait ses amis, elle avait ses copines ; ils se retrouvaient pour les quelques repas de famille obligatoires. En outre, elle me disait qu’il n’aimait pas voyager, qu’il refusait de l’emmener en Europe, en France. Il y avait un peu de frustration.

C’est pourquoi, en novembre dernier, quand Aïda commença à me parler de son mari avec tant de joie et d’excitation, je me permis de lui rappeler nos conversations, mes souvenirs diffus d’un mari terne et peu attentionné. Oui, c’était vrai ; elle s’en souvenait bien ; à l’époque elle n’aimait pas son mari. Mais depuis qu’elle avait démissionné, elle vivait une seconde lune de miel ! Lui travaillant en horaires décalés, il était souvent à la maison en journée. Du coup, depuis début octobre, ils se retrouvaient tous les deux et apprenaient à se connaître. Ah, si je pouvais seulement comprendre quel merveilleux partenaire et ami il est pour elle ! Ils passent des heures à discuter, à se promener, à roucouler ! Elle le découvre chaque jour un peu plus et est comblée par cet homme, parfait compagnon de vie. Et en plus, il est beau ; elle ne s’en était même pas rendue compte, mais est-ce que je veux bien le croire ; son mari est beau ! Je suis un peu surprise. Puis je souris. Je trouve ça doux. Qu’après seize ans de mariage, l’amour naisse finalement. Comme quoi, en amour, il ne faut jamais perdre espoir. Même en Arabie saoudite.

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