Au jour conté, Parfums d'Asie

Histoires birmanes

14 novembre 2016

©lkg

* Birmanes *

Il était une fois, un roi qui était très arrogant et très égoïste. Il pensait être le plus fort du monde et étendait son pouvoir abusif sur tous ses sujets. Un jour, ses fidèles lui parlèrent de l’oiseau Banna qui, quand il volait, était très rapide et très agile. Le roi fut affreusement jaloux des qualités qu’on prêtait à l’oiseau. Il se croyait le plus fort du monde et il ne voulait pas qu’on dise que quelqu’un était plus fort que lui. Comme sa jalousie ne cessait de croître, il convoqua l’oiseau Banna. Quand il le vit, il lui dit : «  Oiseau, tu as beau être très rapide et agile, je peux te tuer quand je veux. » Le Banna lui répondit : « Si vous voulez me tuer, vous pouvez essayer ».

Alors le roi ordonna à tous ses archers de tuer le Banna. La campagne dura des jours mais personne n’y parvint. Finalement, le roi abandonna et fit rappeler l’oiseau. Le roi lui dit «  A présent, je dois reconnaître que tu es la créature la plus rapide et la plus agile au monde ». L’oiseau lui rétorqua : «  Non je ne suis pas la créature la plus agile et la plus rapide au monde. Il existe quelque chose de plus rapide que moi. » Le roi, interpellé, devint très attentif « Qui est plus rapide que toi ? » Interrogea-t-il. «  La mort est plus rapide que moi. Elle peut venir prendre notre âme à chaque minute, à chaque seconde. Peu importe que l’on soit riche ou pauvre, jeune ou vieux. »

A ces mots, le roi devint sombre et fut pris de remords. Rien ne lui servirait d’être le plus fort du monde ; le jour où la mort viendrait, il ne pourrait pas lui résister. Il décida alors de mener une vie humble et pieuse et d’honorer les dieux.

       Depuis ce jour, devant chaque monastère, temple ou stupa, les Birmans sculptent un oiseau Banna, pour que chacun se souvienne humblement qu’il est mortel.

* Birmanes *

Myanmar, lointaine Birmanie, s’est habillé de temples et de pagodes. Des pieds jusqu’à la tête ; de ses rizières humides à ses montagnes de pins. Partout, la terre et le ciel sont parsemés de ces rouges édifices et coquets cercles d’or. Autant de stupas et de coupoles qui étincellent au milieu des plaines verdoyantes, livrant les offrandes des fidèles à la méditation et au bon vouloir de Buddha.

L’aéroport international de Yangon est moderne et accueillant. Il déborde de sourires enfantins, de femmes aux joues d’hanaka et de moines en voyage. Dans l’odeur de l’Asie qui revient à moi. Enfin. « Fraîcheur et délices » dirait le Julius de Joseph Kessel depuis Mogok et La vallée des rubis.

A l’extérieur, voitures, taxis et minibus s’empressent et s’amoncellent. Leur affluence a explosé ces dernières années. Mais le flot se gère avec gentillesse et compréhension. Pendant que nous attendons, je sens sur ma gauche, un regard. Un regard sur moi, sur nous, sur qui nous sommes à l’intérieur. Je n’ose pas tourner la tête ; rendre son regard à celui qui nous voit ainsi, tels que nous sommes. Je finis par céder à la tentation. C’est un homme. Un moine. Dans un habit pourpre. Le crâne tondu. Les sourcils incroyablement épais et sans sourire. Son regard est fier et dédaigneux. Presque agacé. Je baisse les yeux. Le taxi est arrivé. Je m’y engouffre et risque un œil derrière ma fenêtre. Le moine a disparu.

    Nos pas nous portent dans l’Etat Shan, au milieu du pays. Terre fraîche et agricole. Nous croisons un balai incessant de camions chargés de choux, aubergines, salades, citrouilles et fleurs d’acacia. Ils prennent la route pour Mandalay et Yangoon où ils devront arriver avant le lendemain matin. Des tracteurs transportent des kilos de pommes de terre au sommet desquels des femmes trônent. Elles trônent réellement ; dominant la terre et l’espace… Et quelques sacs à patates. Des couronnes en tissus multicolores coiffent leurs têtes d’orange, de rose, de vert et de bleu et donnent à leur visage une joie enfantine. Leurs tuniques noires sont égayées d’un sac rouge à rayures vertes. Ce sont des femmes Pahos.

  Il était une fois une déesse dragon qui prit l’apparence d’une femme et vint se promener sur terre. Elle était très belle. Un paysan l’aperçut dans son champ et tomba immédiatement amoureux d’elle. Il l’épousa. La nuit, la femme redevenait dragon mais le paysan qui dormait ne s’en rendait pas compte. Un jour, la femme tomba enceinte. Elle fut très fatiguée et dormit plus que de coutume. Un soir, le paysan rentra des champs et trouva un dragon dans son lit à la place de sa femme. Il partit en courant et on ne le vit plus jamais. La femme resta seule et accoucha d’un bébé dragon. Les Pahos descendent de ce bébé dragon moitié homme- moitié dieu.

Dans l’Etat Shan, entre les femmes Pahos et l’abondance agricole, nous avons rencontré Kay. Kay est bamar. Elle appartient à l’ethnie majoritaire mais est surtout fière de son Etat Chan, si verdoyant, si riche de montagnes et de vallées, de rizières et de cols infranchissables.

Nous avons sympathisé autour d’un riz aux légumes, réfugiés dans un motel de bois accroché à la montagne. Le soir est livré à l’orage. Kay me demande si je crois aux fantômes. Alors que l’Occident célèbre Halloween et ses revenants, je sens qu’il faut dire oui.

* Birmanes *

      Elle me raconte alors ce jour où elle était allée récupérer un livre que la maîtresse avait oublié dans la salle de classe. C’était le soir tard et la nuit était déjà tombée. Quand elle pénétra dans la pièce, l’électricité sauta (cela arrive souvent au Myanmar) et Kay se retrouva dans le noir. Une ombre se tenait devant elle. Une ombre qui devint un homme et qu’elle vit distinctement malgré la pénombre. C’était un homme d’une soixantaine d’années avec une chemise grise et un longhi bleu. Quand Nyein, sa sœur, entra, elle le vit aussi. D’infimes secondes. Mais la lumière revint et l’homme se volatilisa.

        Autour de nous, la nuit est tombée. Kay est gênée de me raconter cette histoire mais elle en a besoin. Ce récit l’a rendue fébrile, je m’en rends compte. Avant cette aventure, elle ne croyait pas aux fantômes. A présent, et surtout avec ce qui s’est passé ensuite, elle ne doute plus de leur existence.

      Nous quittons notre table et marchons quelques temps sur la route de Kalaw. Les mobylettes, portant parfois toute une famille – parents, enfants et bébé – nous frôlent. Kay continue à m’entretenir de ce fantôme qu’elle a vu de ses yeux. Un sentiment de malaise me prend. Quelqu’un nous observe. De l’autre côté de la route. Dans la pénombre éclairée seulement par la lumière des phares, une silhouette se détache. Celle d’un moine dans son habit pourpre. Les sourcils noirs et épais. Le regard sévère. Un frisson parcourt tout mon corps.

* Birmanes *

   Je revis Kay le lendemain. Elle nous emmena sur le lac Inle. Recouvert de touristes voguant au fil de l’eau. Le ciel était gris mais le soleil perçait les nuages. La lumière qui en ressortait en devenait surnaturelle. Le batelier nous mena dans un village de pêcheurs. Les maisons sur pilotis semblaient montées sur des échasses qui les maintenaient hors de l’eau. Des enfants sortaient de chez eux en uniforme vert et blanc et s’installaient sur des barques qu’ils manœuvraient adroitement. Nous avancions entre les maisons aux allures de Far West déserté quand Kay me reparla des fantômes. Il fallait qu’elle me dise autre chose.

       Quelques temps après l’épisode de l’apparition à l’école, Nyein, la sœur aînée de Kay s’est mariée. Jeune fille douce et à l’âme très pure, elle est restée vivre à quelques rues de chez ses parents. Ceux-ci habitent Taunggyi « l’imposante montagne », capitale de l’Etat Shan, à mille quatre cents mètres d’altitude. A la fin de la saison des pluies, la fête des lumières y attire les habitants de tout le pays. Nyein adorait s’y rendre avec Kay. Regarder s’envoler les montgolfières serties de bougies. Les voir parfois s’enflammer dans l’hystérie générale. Mais rester jusqu’à la fin, quand les ballons sont chargés de feux d’artifice et que des gerbes de toutes les couleurs explosent dans le ciel de l’Etat Shan, de sommet en sommet, illuminant la liesse, les cent trente-cinq ethnies du Myanmar.

       Nyein a eu deux enfants. Un soir, peu après la naissance de sa fille, alors qu’elle est seule dans la cuisine, une ombre passe dans son dos. Elle va et vient, juste derrière elle. Les pieds de Nyein se soulèvent. Elle entre en lévitation. Une douleur atroce saisit ses pieds. Elle ne peut plus les poser par terre. Elle tombe au sol et se traîne. Son mari la porte dans son lit. Il ne l’a jamais vue ainsi ; si agitée. Nyein est incapable de fermer les yeux, de s’apaiser. Son mari ne sait pas quoi faire. Ils passent la nuit ainsi : elle, comme habitée de quelque force étrange, lui, inquiet et désarçonné.

       Nyein reste plusieurs jours dans cet état. Son mari et ses parents décident de l’emmener chez un médecin qui lui fait passer une batterie de tests. Les résultats sont complètement normaux. Pourtant, pour sa famille, Nyein n’est pas elle-même. Ses gestes, ses agissements, ne sont pas les siens. Elle ne peut pas s’asseoir ni rester debout. Elle est en permanence allongée et n’a plus la force ni l’instinct de s’occuper de ses enfants. Ses parents les récupèrent chez eux. L’état de la jeune mère empire. Elle commence à agir bizarrement. A avoir des accès de colère ; à prétendre être un homme. Il faut se rendre à l’évidence : quelque chose débloque chez Nyein.

     Ses proches ne savent plus quoi faire. Ils ont l’impression d’avoir perdu leur fille, sœur et épouse. Pleurant la plupart du temps, celle-ci rentre soudainement dans un état étrange. Une voix d’homme sort de sa gorge. Et cet homme, qui n’est pas Nyein mais qui habite son corps, dit qu’il n’est pas tout seul, qu’ils sont trois : deux hommes et une femme, à être là, dans le corps de Nyein. Ils disent qu’ils sont là parce que Nyein est douce et gentille. Et qu’ils ne partiront pas. Parce que quelque chose ne va pas. Pour la famille de la jeune femme, c’est insupportable. Ils confient tristement leur malheur au voisinage et conseil leur est donné d’aller voir une sorcière. Ses parents se résolvent à l’y emmener. Mais cette visite ne donne rien. Le comportement de Nyein ne change pas. Dans les rares moments où elle est elle-même, elle est apathique et déprimée. Le reste du temps, ce sont les fantômes qui l’habitent qui s’expriment et disent des inepties.

      En dernier recours, ses parents l’emmènent chez un psychiatre. Qui pratique toute une série d’examens. Son verdict est surprenant. Nyein va bien même si elle est un peu fatiguée. Il lui prescrit quelques pilules pour dormir.

    Les jours passent et rien ne change, rien ne s’améliore. Cela fait plus de deux ans que les proches de Nyein traversent un enfer pour retrouver celle qu’ils aiment. La famille ne voit pas le bout du tunnel. Un soir, Nyein avale sa boîte de somnifères. Pour Kay, ce n’est pas une tentative de suicide. Ce sont les fantômes qui ont fait ça. Ce n’est pas sa grande sœur. Elle ne pouvait pas être consciente de ses actes. Elle était absente de son corps à ce moment-là. Son mari l’emmène à l’hôpital. On lui fait un lavement d’estomac. Et Nyein survit. A son réveil, elle ne se souvient absolument pas de ce qui s’est passé.

A son retour de l’hôpital, Nyein semble aller mieux. Les fantômes se font plus discrets mais ils réapparaissent parfois, plongeant Kay et ses parents dans le désarroi. Il faut attendre un an encore pour que Heïdi, Suissesse d’une soixantaine d’années, parvienne jusqu’aux montagnes Shan et rencontre Nyein. Quand Kay décrit à Heïdi les symptômes de sa soeur, celle-là ne se moque pas. Elle comprend et demande à rencontrer la jeune femme. Elles se voient. Discutent. La Suissesse, à qui Kay n’a pas dit combien de fantômes exactement habitent sa sœur, dit avoir parlé avec deux hommes et une femme. Elle prévient Kay qu’ils ne partiront jamais totalement ; qu’il faudra vivre avec eux, mais qu’à partir de ce jour, la situation va considérablement s’améliorer. Nyein pourra reprendre une vie normale.

    Et c’est ce qu’il s’est passé. Les fantômes se sont tus et Nyein est revenue à elle. Dans sa vie. Avec son mari et ses enfants. Pourtant, quelque fois, dans le soir, Kay ressent chez sa sœur une énergie étrangère. Elle se rappelle alors les mots de la Suissesse. Les fantômes ne disparaîtront jamais totalement.

* Birmanes *

    Dans le soleil couchant, sur le lac Inle que je quitte, une barque nous croise à vive allure. Un passager, le corps confortablement installé sur des coussins, y est l’hôte principal. Dans son habit pourpre, une épaule dénudée, je reconnais le moine aux sourcils épais. Un homme tient une ombrelle au-dessus de sa tête. Le moine m’abandonne à peine un regard puis fixe ses yeux sur l’horizon.

Lhasa de Sela, La Llorona

 

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1 Comment

  • Reply Klotz 21 novembre 2016 at 4:16

    Jolies histoires

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