Parfums d'Asie

Bons baisers de Bali

20 janvier 2017

*Bali*

Ma chère amie,

Tu me demandais de te parler de Bali que tu avais tant aimé. Au temps d’hier, des premières amours, de l’insouciance et des vagues limpides et océanes. Bali. Ile indonésienne aux milles reliefs, Bali de montagnes et de rizières, lampe d’Aladin qui fait rêver tant d’Australiens.

Au mois de janvier, l’île est comme souvent, de cérémonie, fleurie et romantique. Elle t’accueille dans les embouteillages, ceux venus avec la manne touristique. Mais les sourires et la sérénité prévalent. Point d’énervements. Les baba-cools d’hier et d’aujourd’hui se côtoient à scooters et en maillots de bain, tatouage à l’air et planche de surf en bandoulière. Il faut quitter la ville, évidemment, Ubud et Denpasar sont bucoliques, certes, mais trop chargées.

La nuit n’est pas encore tombée quand nous atteignons notre première halte à Umabian. Un havre de paix, demeure royale du temps jadis, où les maisons de briques rouges sont autant de refuges qui appellent au yoga et à la méditation. A perte de vue, les rizières. Du vert d’eau au vert tendre, elles invitent à risquer quelques pas dans leurs méandres. Nous tentons l’aventure. Les crapauds et les cigales accompagnent notre progression. Les coqs, à intervalles réguliers, se relancent d’un bout à l’autre de la vallée. Tout est serein alors : quand nous croisons cette femme, le dos droit, qui gravit les marches de terre, une bûche sur la tête et le regard au loin, puis quand nous apercevons cet homme, ombre sur l’horizon devant le soleil qui s’en va. Il marche vers nous, les jambes grêles et arquées, torse-nu et asséché. Il est heureux de nous voir sur ses terres. Il nous offrira un sourire, sincère et généreux quand il passera à nos côtés. Le soleil glisse dans les rizières, vient s’y perdre et s’y noyer. C’est la nuit. Nous redescendons vers le village.

Cap au Nord. Dans la nuit de Bali au bord de l’océan et de ses poissons multicolores, nous nous laissons happer par les balinaises d’or et d’étoffes soyeuses. Tout brille alors dans la musique du gamelan qui a sorti les tambours, les gongs, les xylophones et les métallophones. Les danseuses avancent vers la lumière. Elles étincellent de mille feux, des pieds jusqu’à la tête. Et les membres des femmes sont tiges souples et flexibles qui se maîtrisent et s’expriment jusqu’au bout des ongles, jusqu’au bout des orteils. Les yeux, noirs et rouges sont des spectacles et des histoires à eux tout seuls. Ils racontent. Ils vivent et transmettent. Et nous voilà au temps jadis, encore. Ce temps où les deux buffles refusaient d’obéir au paysan dans les rizières. Les yeux et les corps jouent la scène et l’on voit les buffles, et l’on voit le paysan, et l’on voit les rizières. La boue et ses entraves. Dans les corps des femmes. D’or et de soies. Dans leurs pupilles soudainement si grandes, si expressives. Dans l’histoire qui se danse devant nos yeux. L’histoire d’une île, l’île des dieux, Bali.

Dans le jour qui vient, Les Balinais font des offrandes. Dans les jardins, les rues et les temples. Partout, à même le sol ou sur un muret, nous trouvons ces paniers de bambous où s’égayent des fleurs de bougainvilliers, de frangipanier, et  la poussière de l’encens. Eparpillées sur la route du matin, nous croisons des femmes qui s’en vont au temple porter ces mêmes paniers, remplis de victuailles. Un peu plus loin, dans le soleil déjà haut et les routes encombrées, des femmes sur un scooter, chemisier blanc et sarong discipliné s’en vont célébrer l’anniversaire de leur temple. Un père en mobylette, coiffe sur la tête et sourire aux lèvres conduit toute sa famille, bébé, fillette, garçonnet et maman, derrière. Tous font le même chemin. Celui du temple. A Bali, l’offrande et la cérémonie, sont partout, omniprésents.

Devant ce temple familial, c’est un mariage qui se prépare. Les femmes ont tissé des myriades de décoration en feuilles de cocotier. Il y a foule et on a même bloqué la rue. Deux têtes d’or coniques apparaissent discrètement : les mariés. Nous sommes lundi, jour idéal pour s’unir cette semaine. Alors, toute la journée, les temples sont en fêtes et célébrations.

Nous avons gravi quelques montagnes encore. L’horizon à nouveau s’étage en rizières, terrasses vertes et brunes qui nourrissent les Balinais. « Il n’y a que le riz qui soit nourriture vraie, il n’y a que le riz qui soit nourriture » me dit Berrata. Au milieu de ces terrains glissants et humides, un homme vient à nous, les jambes arquées et les pieds nus, comme le sont tous les travailleurs du riz ici. Les pieds, en permanence, dans l’eau de leurs cultures. Le dos, éternellement, courbé. Nous sommes sur ses terres. Il nous a vus en difficulté et veut nous porter son aide. Mon bébé est sur mon dos, l’homme s’empresse de me prendre la main pour soutenir mes pas glissants. Il ne veut pas que je salisse mes belles chaussures. Il prend grand soin de chaque pose de mes pieds. Il conserve ma main dans la sienne le temps de la traversée. Sa main si rêche et si douce. Son corps si frêle et si ferme. Il guide mes pas, protège mon enfant. Lui si sec et moi si empotée. Lui si agile, et moi si fragile. Nous avons atteint l’autre berge. L’homme a le sourire franc et lumineux de ceux qui donnent.

Bali. Ses rizières. Ses plages paradisiaques. Ses coutumes. Objet du tourisme et résistance à sa puissance d’annihilation. Bali, l’île des dieux, tente de préserver ce qu’elle est au milieu de la ferveur qui vient à elle. Et qui parfois l’étouffe. Tant de touristes. Tant de déchets. Bali, si douce et si belle s’interroge. Comment ne pas se trahir, comment conserver ce qu’elle est face à tant d’amour et d’engouement ?

Je ne sais pas si tu es allé à Bali. Je ne sais plus. J’ai cru t’y croiser un soir de grande chaleur, mais le rêve comme souvent, s’est évanoui.

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