Fictions, Mon Journal d'hiver

Cette maison #1

5 avril 2016

©lkg

Voici le premier volet d’un récit qui en compte deux. J’y relate notre installation dans notre maison.  Fiction ou réalité ? Je ne sais plus. Je vous laisse découvrir par vous-même. 

Ça a commencé pendant les travaux. Insidieusement et inéluctablement. Je n’ai pas vu les choses venir, et pourtant, quand j’y repense, il y a eu des signes avant-coureurs. J’aurais dû faire plus attention, réagir, me battre. Mais je n’ai pas su.

Au départ, tout promettait d’être merveilleux. Nous venions d’acheter cette maison. Nous avions tellement de chance que c’en était vertigineux. Que nous soyons capables de concrétiser ce rêve : une maison de famille en bord de mer. Non pas une maison secondaire. Mais une maison pour y vivre et y grandir.

Elle avait été construite une soixantaine d’années auparavant et avait jusqu’alors appartenu à une seule famille. Nous avions compris que certains drames avaient parsemé son existence mais nous les ignorions et cela ne nous regardait pas.

En l’état, elle était inhabitable. Nous avons donc loué un appartement en centre-ville, le temps des premiers travaux. Six mois plus tard, au début du mois de juillet, j’ai donné naissance à mon troisième enfant ; Thibault. La maison n’était pas prête et nous devions quitter l’appartement de location. Nous partîmes donc quelques jours au camping. J’étais tellement impatiente d’emménager que je chassais la fatigue et la difficulté de la vie en mobil-home alors que je venais d’accoucher. J’étais heureuse ; j’avais un nourrisson à cajoler et nous nous engagions dans quelque chose de grand. Tout allait bien. C’était incroyable.

Nous encourageâmes les artisans à accélérer leur travail pour intégrer notre foyer au plus vite. A la fin du mois de juillet, une partie de la maison était rénovée. Enfin, nous allions pouvoir être chez nous, posément.

Je savais évidemment que cela n’allait pas être facile ; que le repos serait compliqué. Avec un nouveau-né et deux enfants en bas âge. Dans une maison en chantier. Je savais qu’il nous faudrait vivre dans le désordre et les cartons un certain temps ; que nous n’aurions pas nos affaires à disposition, que beaucoup resterait inaccessible. Mais j’avais hâte d’être enfin chez moi. Je ne présageais pas de la réalité.

La première nuit, je n’ai pas dormi. Il y avait l’excitation, bien sûr. Mais surtout la poussière. Cette incroyable et épaisse poussière à laquelle je n’avais pas pensé. D’un coup, au creux de cette première nuit, elle s’imposa. Elle s’accrochait à tout. La gorge, les yeux et les narines étaient saturés. Les enfants toussaient dans leur sommeil ; ils suffoquaient. Je paniquais. Je n’avais pas anticipé cette évidence : une vieille maison est emplie de poussière ; une maison en travaux encore plus. Ces particules habitaient chez nous ; elles étaient la vie de la bâtisse, celle de murs vieux et décrépis qui restaient, néanmoins, vivants. Il y avait eu un « avant nous » et il surnageait dans la poussière. Cette évidence, d’un coup, me tomba dessus. Nous avions payé cette maison mais elle ne nous appartenait pas encore. D’autres lui avaient donné vie et l’intensité de leur existence subsistait. Je ne pouvais rien faire. Je culpabilisais, et dans cette nuit étrange, je me fis peur ; je crus que mon rêve de la maison en bord de mer était en train de se briser.

Mais au matin, mon esprit avait retrouvé sa clairvoyance. Ce n’était rien. Nous allions faire un grand ménage et ensuite nous n’en parlerions plus. J’étais pleine d’enthousiasme. Nous viendrions à bout de cette pesanteur. Avec mon mari, nous balayâmes et aspirâmes autant que nous pûmes. Une extraordinaire énergie nous animait. Nous nous souriions. Nous étions heureux. Nous savions pourquoi nous faisions cela ; nous construisions pour nos enfants. Je m’arrêtais souvent dans ma tâche pour m’occuper de Thibault. Je regardais son père mettre du cœur à l’ouvrage et je l’admirais. De ce qu’il devenait devant mes yeux : un homme qui se donne pour sa famille, qui s’épanouit de ce que nous mettons au monde, ensemble. La deuxième nuit fut encore difficile et des pensées noires m’assaillirent à nouveau. Mais au bout d’une semaine, c’était oublié ; l’air était respirable. La poussière se faisait plus discrète même si elle ne disparut jamais totalement. Nous nous accoutumâmes. Et cela faisait partie du jeu après tout ; nous étions en travaux. C’était normal.

L’été descendait son solstice. Il y avait le soleil, la chaleur et la langueur propres à cette période de l’année. Nous avions exposé les meubles, les vélos, les cartons et même les habits anarchiquement, dans le jardin. Notre vie était à ciel ouvert. Aux yeux de tous. Nous disions habiter un camp de gitans et cela nous faisait rire. J’écoutais Goran Bregovic et je me prenais pour une héroïne dansante de Tony Gatliff. Je fredonnais « No tengo lugar, no tengo paisajes, no tengo patria ». Et je regardais ce que j’avais ; et j’avais beaucoup ; j’avais tout. Je ne pouvais qu’être heureuse. Même si je vivais dans un grand désordre, même si j’étais fatiguée de nuits interrompues toutes les deux heures ; même si je ne parvenais pas à organiser ma vie.

Puis mon mari reprit le rythme de ses rotations à l’étranger. Il partit. Nous vivons ainsi : il passe quelques semaines avec nous puis s’en va pour de longues missions d’un ou deux mois consécutifs. Nous l’attendons.

Je me suis retrouvée seule avec mes trois enfants et la maison en désordre. Encore une fois, je me suis dit « ce n’est pas grave, c’est temporaire, je vais ordonner tout ça ». Entre deux tétées, j’ouvrais un carton, je triais quelques habits, je tombais sur un souvenir qui me renvoyait au passé. C’était doux et de saison ; la nostalgie. Certains jours, je ne faisais rien du tout ; j’essayais juste de nourrir mes enfants. Rapidement, je m’aperçus qu’au lieu de mettre de l’ordre, je créais le désordre. Les tas se juxtaposaient, grossissaient, finissaient par se confondre pour ne former qu’un seul amas informe. Les affaires s’amoncelaient sans placard où les ordonner. Elles quittaient un carton pour s’entasser par terre, abandonnaient une pièce pour rentrer dans une autre ; passaient d’un espace au suivant sans jamais être rangées, à leur place. Les enfants gambadaient dans ce chaos ; piquaient un jouet oublié et le délaissaient ailleurs ; se penchaient sur un livre puis l’oubliaient. Tout cela ne pouvait qu’ajouter de la confusion à ce qui ne pouvait être rangé faute de place et d’endroits dédiés. Parfois j’étais las ; mon enthousiasme me quittait. J’allais me coucher la tête lourde et pleine de grésillements. Mais le matin, en voyant le jour et le soleil, je revenais à ma vie et à ce qui me tenait à cœur. Je tentais de garder un rythme malgré la fatigue et Thibault qui m’accaparait énormément. Mes deux aînés s’adaptaient gentiment à mon indisponibilité. Livrés à eux-mêmes, ils mettaient juste davantage de désordre.

Les fins de journée étaient difficiles. Quand mes objectifs du jour n’avaient pas été atteints, quand je n’étais pas parvenue à ouvrir un seul carton ou à ordonner une pièce, quand je n’avais pas fait les courses et que je n’avais rien à cuisiner pour les enfants, quand je n’avais qu’une seule envie ; aller me coucher et me transporter ailleurs, dans une chambre vide d’où personne ne viendrait m’éveiller. Je mettais néanmoins un point d’orgue à ranger la cuisine avant d’aller au lit. Il était important qu’en me levant le matin, je ne sois pas assaillie par les saletés de la veille. Je tentais de garder cette ligne de conduite : ne pas me coucher tant que la cuisine n’était pas propre. J’y arrivais à peu près. Mais je commençais à sentir une fatigue profonde ; une lassitude qui pouvait se transformer en accablement. Je pouvais être triste. Dès le matin. Et rester plusieurs heures immobile face aux cartons et objets qui m’envahissaient. Je me sentais dépassée. Je m’enfermais. Au milieu de mon désordre. Je pleurais. Toute seule. Puis mes enfants me cherchaient, m’appelaient, et je les retrouvais. Quand je les regardais, quand je recevais les premiers sourires de Thibault, le bonheur revenait. Je mesurais ma chance. C’était ça être comblée. Il ne fallait pas que je m’attache à la fatigue et à cette tristesse envahissante. Je ne devais pas me laisser aller. Je n’en avais pas le droit.

Je décidais de trouver l’énergie pour sortir de la torpeur qui m’empêchait de faire un mouvement. Je mettais les enfants dans la voiture et nous quittions la maison pour une journée. Nous partions nous aérer. Dans la nature ; dans une autre ville. J’avais l’impression de respirer. Je me disais que j’étais bien, que nous étions heureux tous les quatre. Mais j’étais sans cesse sur mes gardes ; je ne pouvais pas me laisser aller. Thibault pouvait montrer des signes d’inconfort à n’importe quel moment. Parfois, je ne savais pas ce qu’il avait et j’arrêtais tout, juste pour l’allaiter en espérant le calmer. Souvent, il pleurait de longues minutes et rien ne le tranquillisait. Ses cris me fatiguaient, surtout en voiture. J’avais besoin de me reposer, de rentrer chez moi. Dans un chez moi qui serait calme et apaisé. Ordonné. Clair et confortable. Mais je n’avais pas cela. En réalité, les murs étaient vieux et chargés ; la maison était oppressante. Emplie de cartons envahissants, d’affaires qui étaient les miennes mais que je n’identifiais plus, d’une odeur qui l’avait longtemps habitée et dans laquelle je ne me reconnaissais pas.

A la fin août, un épisode éprouvant s’abattit sur ce qui restait de ma vigueur. Au départ, je n’y fis pas attention. C’était l’été, nous avions pris l’habitude d’ouvrir les fenêtres pour plus de confort. Parfois, au creux de la nuit, j’entendais un moustique rôder au dessus de moi. Il perturbait mon sommeil déjà haché par les tétées nocturnes. Mais c’était de saison, je ne pouvais rien y faire.

Quand je me suis réveillée avec plusieurs boutons sur les chevilles, je l’ai accepté de bonne guerre. J’imaginais qu’un méchant moustique avait fait un festin. Le lendemain, mes deux jambes étaient attaquées jusqu’aux cuisses. Les démangeaisons étaient insupportables. Je soupçonnais une araignée. Je secouai les draps, passai l’aspirateur dans les recoins et sur le plafond. La nuit suivante, je gagnai encore plus de piqûres. Je n’osais plus fermer l’œil. Quel était cet insecte invisible qui se nourrissait de moi ? J’avais fermé les fenêtres, épousseté, désinfecté, vaporisé, mis toute la pièce au propre. C’était inexplicable, il n’y avait aucun être vivant dans ma chambre à part moi. Je restais aux aguets d’un hypothétique moustique mais je n’entendais rien. Pourtant, les piqûres ne cessaient d’augmenter. Je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait. Je frisais la folie. La situation devint claire quand ma fille, puis mon jeune bébé présentèrent les mêmes symptômes. Puis ce fut au tour de mon fils aîné. Nous étions criblés de boutons. Nous subissions une attaque de puces. Cette prise de conscience me plongea dans l’horreur. Tout notre habitat était colonisé. Elles nous entouraient, nous épiaient, se nourrissaient de notre sang, se reproduisaient par centaines. Omniprésentes. Nous n’étions pas chez nous. Elles m’anéantiraient.

Je regardais mes tas d’affaires, les cartons éventrés, les jouets éparpillés, les habits qui s’amoncelaient dans les tiroirs ouverts, et j’y vis, grouillante, la vie des puces. Elles étaient partout. Des milliers, peut-être des milliards. J’eus envie de fuir. Il n’y avait pas d’autre solution. Comment en viendrais-je à bout ? Elles étaient chez elles après tout. C’était nous qui étions venus les déranger. Sans doute habitaient-elles les lieux avant nous. Le ponçage des parquets avait dû les réveiller. Cette maison était la-leur. Nous les avions dérangées.

Nous étions les intrus et elles nous le faisaient comprendre. Nous devions battre en retraite. Nous n’étions pas à notre place dans cette maison ; elle n’était pas à nous. Notre rêve avait été trop grand. Me vint à l’esprit cette nouvelle de Cortazar étudiée en hypokhâgne avec Monsieur Machado : La casa tomada. L’histoire d’un frère et d’une soeur s’obstinant à vivre dans une maison qui ne veut pas d’eux ; qui les pousse  au dehors. Un frisson me parcourut.

Mon regard se porta sur mes enfants. Sur leurs trépignements, leurs insupportables démangeaisons, leurs corps qui se tortillaient et se grattaient jusqu’au sang. Je fus prise d’une terrible rage. Cette vision de leur souffrance m’était insupportable. Je courus dans une pharmacie. Achetai un remède pour soulager leur peau. Et trois vaporisateurs assortis de dix fumigènes pour asphyxier les insectes. Et la maison.

Le lendemain matin, j’avais éventré tous les cartons, sorti un maximum d’habits sur le sol, rangé la nourriture apparente, fermé les volets, bouché toutes les aérations, stoppé la VMC, et mis mes trois enfants dans la voiture. Sans plus réfléchir, j’actionnai les fumigènes et m’échappai de la maison. J’étais fébrile. Mes mains tremblaient. À travers les fenêtres, je voyais la fumée mortelle qui emplissait et saturait les pièces. J’imaginais l’agonie des occupantes. Des sueurs froides courraient dans mon dos.

Les hôtels du centre-ville étaient complets. Je cherchai une place en mobile-home pour une nuit. Rien n’était disponible. Les larmes me montaient aux yeux. Nous atterrîmes dans un Formule 1 en bord d’autoroute. C’était l’affaire d’une nuit me rassurais-je. J’étais épuisée. Je passais la journée au lit, dans un état second. Les deux grands se collèrent à la télévision et Thibault dormit tout autant que moi. Le soir, je servis à chacun des soupes de nouilles chimiques et retournai immédiatement à mon sommeil agité.

Nous arrivâmes au lendemain. Ma première pensée lucide fut que l’air que je respirais était pur. J’aspirai un grand coup. J’ouvris les yeux. Mes enfants dormaient paisiblement à mes côtés. Un rayon de soleil chauffait leurs cheveux clairs. Tout semblait si calme. Si détendu. Et si nous restions dans cet hôtel ? Et si nous gagnions le bruit des voitures sur le bruit des vagues ? Et si nous ne rentrions pas chez nous ? Dans cette maison qui n’aura été qu’un mirage ? Mes enfants me sortirent de ma rêverie. Ils voulaient bouger, demandaient leurs jouets, exigeaient qu’on rentre.

En arrivant, je les laissais dans la voiture et m’armai de courage pour ouvrir la maison. Je redoutais que les puces ne me sautent dessus dès mon entrée. Mais rien ne se passa. Même l’odeur des fumigènes était à peine perceptible. J’ouvris toutes les fenêtres. Le soleil pénétra partout. Dans chaque chambre, j’enlevai les draps et les mis au sale. Puis ordonnai ce que je pouvais. Et repassai l’aspirateur dans toutes les pièces. Il faisait bon.

Nous fûmes très joyeux ce soir-là. J’osais à peine y croire mais il y avait comme le vent d’une première victoire. J’étais parvenue à déloger les intruses, à exterminer les reliques envahissantes d’un autre temps. J’avais pris possession de mes vieux murs. J’allais m’en sortir. Croyais-je.

La suite est . N’attendez plus !

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2 Comments

  • Reply charlotte 6 avril 2016 at 6:41

    Tres beau recit, toujours aussi bien ecrit! Les puces a st jean de luz…cela me rappelle des souvenirs…les piqures, les fumigenes! Heureusement que cette ville et cette region sont magnifiques pour nous permettre de rever au meilleur!!

    • Reply Laetitia KGuilbert 20 avril 2016 at 9:00

      Comme tu dis Charlotte ! Merci pour tes mots et au plaisir de te voir à St Jean.

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