Fictions, Mon Journal d'hiver

Cette maison #2

18 avril 2016

©Leeroy

Voici le deuxième épisode de #Cettemaison. Lisez absolument le premier épisode avant de continuer. Bonne lecture !

Mon mari revint dans cet interstice de bonheur. Il s’y glissa souplement et j’oubliais, le temps de quelques promenades, la maison et ses tracas. Il m’encouragea à m’aérer et à m’échapper seule sur la côte, à me réserver des après-midi rien qu’à moi. Pendant ce temps, il rangeait et triait, organisait.

En septembre, mes deux aînés retournèrent à l’école. Quelques jours plus tard leur père repartit. Et la deuxième phase des travaux commença. J’attendais cette étape comme une délivrance. Ma vie prendrait un autre rythme. J’allais voir plus clair ; trouver mon espace. J’envisageais notamment de reprendre mon activité professionnelle une fois mes nuits moins perturbées par Thibault.

J’accueillis les ouvriers avec enthousiasme et leur ouvris grande notre porte. Ce sursaut de dynamisme me ragaillardit. D’un coup, la maison se remplit de vies. Masculines et viriles. Laborieuses. Employées à venir à bout de notre énorme chantier. Les hommes se mirent au travail avec ardeur. Leurs corps accomplissaient des tâches lourdes et bruyantes. Ils étaient partout en mouvement permanent. C’était presque étourdissant. Le bruit de leurs machines, leur sueur, la manifestation de leurs efforts. Ils détruisaient une partie de la maison et mettaient à terre certains murs. Cela générait des vibrations, de grands soubresauts et des fracas. Toute la bâtisse tremblait entre leurs bras. Interdite, j’observais les hommes déployer leurs forces, j’entendais la maison gémir et de grands frissons me parcouraient. Je titubais dans cette effervescence, slalomant entre mes cartons déplacés pendant que les hommes cassaient à grands coups de massues.

Leurs actions devenaient le pouls de la maison et je ne pouvais détacher mes gestes de leur rythme à eux. Je repoussais mes propres tâches ne sachant plus comment les ordonner. Je les regardais faire, incapable d’insuffler mon mouvement. Il devint évident que leur travail annihilait mes velléités d’organisation. Je me sentis progressivement toute petite et désœuvrée. Je n’avais plus de champ d’action ; je ne pouvais qu’être aux aguets de leurs actions à eux. Quand je parvenais à me concentrer sur quelque chose, ils surgissaient pour me poser une question sur l’inclinaison d’un mur ou l’emplacement d’une canalisation. La concentration était impossible ; j’étais sans cesse interrompue et je ne pouvais effectuer aucune tâche en continu.

Je prenais Thibault et nous réfugiais dans une chambre pour tenter de nous reposer. Mais dans le désordre bruyant que ces hommes créaient, Thibault était complètement perdu. Il ne parvenait pas à trouver ses repères. Je me résolus à le mettre en garde et pensais que cela me donnerait à moi aussi un peu de cette liberté qui m’échappait de plus en plus.

Je retournais à ma maison, seule et sans enfant. Déterminée à me prendre en main. Mais les artisans occupaient tout l’espace. Ils allaient et venaient à leur guise sans se soucier de moi. Ils ne sonnaient pas, ne frappaient pas, gardaient leurs chaussures sales et parlaient sans retenue. Ils se préoccupaient peu de ma présence. Ils venaient chez moi pour travailler. Ma maison était leur lieu de travail ; leur chantier. Et c’est ainsi qu’on se comporte sur un chantier. On va, on vient, on entre et on sort, on a une tâche à accomplir et on la mène à terme, sans égard pour le reste. Je n’y avais pas de place. J’y perdis la liberté de mon espace. Il devint le-leur.

Leur radio tournait en continu et m’imposait la violence d’une musique assourdissante et entêtante. Au départ, ils prenaient leurs repas dehors. Mais un jour de pluie, ils se réfugièrent à l’intérieur. Dès lors, ils s’installèrent dans ma cuisine pour déjeuner, utilisèrent mon four et mes couverts. Je ne me risquais plus à y entrer, je ne pouvais plus me préparer mes repas ; je ne voulais pas manger devant eux. Je devais attendre qu’ils aient fini pour m’y faufiler rapidement et attraper quelque chose à grignoter.

Alors qu’ils avaient pris l’habitude d’uriner dans un coin du jardin à tour de rôle, ils ne se génèrent plus pour utiliser mes toilettes et y poser leurs fesses d’hommes. Je n’osais plus y aller tant qu’ils étaient là. Je me retenais toute la journée. J’avais mal au ventre. Le soir venu, j’y retrouvais leurs traces, des gouttes d’urine sur la cuvette, des poils pubiens et masculins dans l’eau stagnante. Je lavais, désinfectais, mais ne pouvais plus y poser mes cuisses. Je retirais des tiroirs les traces de ma féminité. J’avais peur qu’ils fouillent, qu’ils trouvent, qu’ils pensent des choses. Un matin, alors que j’avais laissé la salle de bain ouverte, j’entendis des pas dans l’escalier. Un homme montait. Et j’étais nue, sans rien pour me couvrir. Je sautai in extremis de la baignoire pour claquer la porte. Je n’osai pas en sortir tant que je n’entendis pas l’homme descendre. Je ne pouvais plus rien protéger de mon intimité. Mes vêtements, mes souvenirs, mes cahiers, ma vie toute entière ; tout était offert à leurs yeux grand ouverts. Ils voyaient et traitaient tout cela sans délicatesse ni précaution aucune. Mes affaires faisaient partie du chantier. Je faisais partie du chantier.

Les travaux occasionnèrent à nouveau énormément de poussière. Elle s’échappait des murs que les ouvriers malmenaient, et ensevelissait ce qui restait de moi. Par grandes secousses, des nuages gris s’abattaient sur mes livres, mes habits, mes bibelots. Tout fut recouvert en quelques semaines. Ce qui me définissait fut annihilé.

C’est à ce moment-là que les mots commencèrent à m’échapper ; ils s’évanouissaient quelque part dans ma pensée avant de parvenir à mes lèvres. Je n’arrivais plus à terminer mes phrases, à les construire, à leur donner du sens. Au mois de novembre, mes cheveux tombèrent. Par poignées. Etape habituelle de l’après grossesse pensais-je. Au départ, ils se mêlaient à la poussière et je passais consciencieusement l’aspirateur. Puis la maison se chargea elle-même de les aspirer. Ils disparurent dans les lames du parquet et firent corps avec le sol. Quand je regardais avec attention, je pouvais retrouver des mèches parfaitement intégrées à mon plancher. Souples et ondulées, elles semblaient presque vivantes.

Progressivement, je ne vis plus mes amies. J’avais le sentiment d’être débordée alors j’annulais les déjeuners et les sorties. Puis je n’eus plus la force de parler au téléphone, de m’exprimer ou d’entretenir une correspondance. J’oubliais les rendez-vous et n’avais plus rien à dire. Elles s’éloignèrent de moi mais je n’en ressentis aucune tristesse. Cela me soulagea. Je ne parvenais plus à gérer les multiples sollicitations : les enfants, l’école, les tâches ménagères, le chantier. Je commençais à avoir des trous de mémoire. Mes idées surgissaient puis s’échappaient de moi sans que je puisse les retenir. Lasse, je les laissais partir sans lutter. J’essayais de maintenir l’essentiel : emmener et récupérer mes enfants à l’école ; les habiller et les nourrir. Un jour cependant, j’oubliai d’aller les chercher à la sortie des classes. De longs instants, je restais inerte sans pouvoir bouger mes membres. Puis la panique parvint à me faire dévaler l’escalier pour courir les récupérer. Quand j’arrivais dans le salon, je trouvais mes deux aînés lisant sagement et Thibault endormi dans son berceau. Je me fis à l’idée qu’ils étaient rentrés tout seuls.

Le lendemain, alors que les ouvriers occupaient le balcon, je cherchais un endroit où me réfugier pour fermer les yeux quelques instants. Or aucune pièce n’échappait à leurs regards. Je me recroquevillais à même le sol, entre le lit, le mur et les cartons de la chambre d’amis, ramenant mes jambes sous moi pour qu’elles ne soient pas vues. Je me sentis à l’abri ; protégée. Je distinguai alors, souriant sur les lames du parquet, mon visage cerné de longs cheveux noirs. Je m’assoupis.

Les jours suivants, je pris l’habitude de croiser régulièrement ma silhouette dans un mur ou à même le sol. Je m’y collais de longues minutes et m’y réfugiais. La maison m’absorbait. Je me sentais bien. Cela me régénérait. J’étais enfin à ma place. Progressivement, mon corps s’intégrait à la bâtisse et le voir sur les parois me rassurait. Je me sentais de mieux en mieux, de plus en plus légère.

Je maigrissais à vue d’œil ; les kilos de la grossesse m’abandonnaient sans que je puisse les retenir. Je me vidais d’eux, jusqu’à devenir transparente.

Mon mari rentra à nouveau. Il était beau et souriant. Il s’occupa de gérer le chantier. Courut ici et là. S’organisa. Prit soin des enfants. Ensemble ils jouaient, riaient et s’amusaient. Ils firent leur vie sans moi. Et cela ne me gêna pas.

Les jours heureux passèrent. Et les parquets recommencèrent à grouiller.

Des œufs de puces avaient survécu à la fumigation estivale. Les bébés naissaient dans la douce arrière saison. Ils se regroupèrent. Se développèrent. Puis menèrent leur expansion. Colonisèrent tous les interstices. Entrèrent dans toutes les pièces, sur les lits, les coussins, les oreillers, le canapé, les moquettes et les tapis. Se multiplièrent. Prirent possession des lieux. Dominèrent tout. Ils s’attaquèrent alors à mon mari. Puis à mes enfants. Menèrent une bataille impitoyable. Je vis les miens à nouveau recouverts de boutons purulents. Je les vis se gratter, pleurer, arracher leur peau. Ils souffraient mais je n’étais plus là pour eux. Mon mari tenta de lutter. De défendre son territoire. Il vaporisa et astiqua mais rien n’y fit. Un matin, il prépara des valises et sortit nos petits de la maison. Ils disparurent.

Quelques heures plus tard, plusieurs hommes entrèrent. Arpentèrent la maison de haut en bas. Inspectèrent les parquets, les murs et le grenier. Puis arrachèrent complètement le plancher gangréné et l’évacuèrent. Le soir venu, ils installèrent d’énormes fumigènes, calfeutrèrent les aérations et s’échappèrent. La fumée épaissit l’air puis asphyxia tout. Je ne vis plus rien. Je me réfugiai au plus profond des murs.

J’y rencontrai Suzanne.

Soixante ans auparavant, son mari avait construit la maison. Suzanne avait le sourire facile. Elle m’accueillit avec bienveillance. Nous restâmes ainsi plusieurs jours, l’une avec l’autre. Ma nouvelle amie me raconta qu’elle n’avait pas beaucoup profité des ses jeunes années. Derrière une apparence avenante, son mari était rustre et autoritaire. Il voulait tout contrôler, tout diriger. Elle sortait peu et ne voyait personne. Mais elle avait ses trois garçons qu’elle chérissait plus que tout. Une étincelle s’alluma dans son regard éternel. Je la réconfortai et l’étreignis.

J’eus soudainement très chaud. Trop chaud. Incrédule, Je me tournai vers Suzanne et vit une lueur d’épouvante dans ses yeux. « C’est le feu ! Hurla-t-elle. Nous brûlons ! » Une chaleur insupportable et méconnue arrivait par vagues et nous étouffait. Paniquée, Suzanne me cria qu’elle connaissait cela ; que son mari lui avait déjà fait cela. Il l’avait enfermée dans une chambre et y avait mit le feu. Elle avait terriblement souffert. Son corps avait brûlé. Et je la voyais, devant moi, qui se désintégrait et disparaissait à vue d’œil. Elle hurlait mais je ne pouvais rien faire. Je me débattais face à ma propre destruction. Mon corps lui aussi s’éteignait. Je fis un effort surhumain pour bouger et m’extirper des murs.

De l’autre côté, l’air était opaque. Mais respirable. Une douce lumière caressait la fumée. Je distinguais, au milieu des nuages, mon mari. De toute sa hauteur, il tenait un nettoyeur à vapeur qu’il glissait méticuleusement sur les parois de notre maison. Il se retourna. Il était beau. Il me sourit, confiant. « On va s’en sortir » me dit-il. Mon regard se porta alors au dehors, dans le jardin. Mes enfants y jouaient dans des rires innocents.

Saint-Jean-de-Luz, avril 2016

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8 Comments

  • Reply Marion 18 avril 2016 at 11:28

    Une petite pause lecture bien agréable grâce à you Laetitia!!! Continue, ca fait vraiment plaisir de relire!

    • Reply Laetitia KGuilbert 20 avril 2016 at 8:59

      Merci Marion !

  • Reply Inge 19 avril 2016 at 9:01

    Super Laetitia! Continue!!! 🙂

    • Reply Laetitia KGuilbert 20 avril 2016 at 8:59

      Merci Inge !

  • Reply Cedric 22 mai 2016 at 7:05

    Quel talent! On est transporté…tant sur la #1 que sur la #2
    Incroyable comment les tracas des travaux restent imprimés dans les mémoires..!
    En plus de tout ça il faut trouver le temps et le courage d’écrire! Chapeau.
    Bon courage pour la suite!
    Et pour les travaux:
    « Il vaut mieux pomper d’arrache pied même s’il ne se passe rien que de risquer qu’il se passe quelque chose de pire en ne pompant pas »

    • Reply Laetitia KGuilbert 25 mai 2016 at 7:34

      Merci Cédric ! Le proverbe me plait bien. A méditer !

  • Reply Lamamanchat 14 juin 2016 at 8:12

    Chouette lecture du soir, contente d’avoir fait cette belle découverte tu écris merveilleusement bien 🙂 des bisous

    • Reply Laetitia KGuilbert 16 juin 2016 at 4:21

      Merci La maman chat ! Bravo à toi aussi pour tes beaux talons hauts et tes petits pots 😉

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