Fictions

Cuba

17 janvier 2015

Pic©Joshua Earle

Souviens-toi Mario.

Elle marchait, ou plutôt, elle roulait, avec son jeune bébé dans la poussette. Son cher Pablo. Trois mois à peine. Elle était pressée, comme toujours, bien que rien ni personne ne l’attende. Tu étais debout, bien mis, mais dans le besoin. Tu l’abordas. Elle se braqua, tout de suite. Elle imagina que tu allais lui demander de l’argent. Cette éternelle rengaine qui la mettait si mal à l’aise, elle qui en avait tant, de l’argent. Elle décida d’être froide, aussi froide et dure qu’elle pouvait le paraître.

Mais tu la forças à s’arrêter Mario, souviens-toi. Avec délicatesse, d’une voix qui s’excusait déjà de l’importuner, tu stoppas sa course folle de mère hautaine. C’est cette douceur de prime abord qui fit trébucher sa détermination. Cette douceur dans la voix et dans le regard. Elle t’en voulut immédiatement, d’avoir réussi à la perturber, à la rendre indécise, hésitante. Elle aurait dû être plus dure, plus froide, plus ferme ; passer son chemin.

Dès le départ, tu étais plus fort qu’elle et elle n’aimait pas ça. Tu avais trouvé son point faible ; son hésitation. Tu lui avais demandé si elle parlait portugais, italien, espagnol. Mario, pourquoi lui avais-tu demandé cela ? Elle avait hésité ; son point faible, encore. Alors, tu avais vu qu’elle ralentissait ; qu’elle n’était pas si sûre d’elle ; si dure et si fermée. Tu avais insisté : « Portugais, espagnol ?» «Espagnol ». Elle ne répondit pas mais ses yeux parlèrent. Tu vis qu’ils avaient envie de dire oui, d’acquiescer, même si sa tête les retenait encore. « Espagnol ».

A ce simple mot, la petite flamme, tout au fond d’elle, s’était allumée. En dépit de sa réticence, tu avais réussi à l’atteindre ; il te restait à la garder. Alors, tu t’empressas de lui parler dans cette langue, pour l’accrocher encore plus, et définitivement. Dans sa tête, elle pensait qu’elle devait se débarrasser de toi au plus vite. Toi qui avais senti son infime hésitation ; toi qui avais choisi de jouer à celui qui la connaissait, qui la devinait ; tu l’avais bien eue. Tu l’avais eue parce que tu savais déjà qu’elle aimait parler aux autres. Tu avais trouvé là son paradoxe. Malgré tout, malgré sa peur de l’inconnu, sa méfiance de l’étranger, malgré son besoin de protéger son intimité ; tu savais qu’elle aimait les autres, qu’elle avait besoin d’eux justement parce qu’ils étaient étrangers, parce qu’ils étaient d’ailleurs. C’était là toute sa contradiction. Elle aimait leur parler pour se croire étrangère elle aussi, pour se croire ailleurs. Elle en avait besoin mais elle en avait peur. Elle aimait l’autre langue ; la langue de l’autre, quelle qu’elle soit, mais elle se méfiait d’elle et de ce qu’elle pouvait faire. Elle aimait la deviner, et plus encore la parler mais elle ne lui faisait pas confiance, de prime abord, sauf si… Tout cela, tu le savais déjà Mario. Tout cela tu le savais et tu allais en jouer.

Elle était prise au piège. Il lui avait suffit d’une seconde d’hésitation ; cette seconde qui lui dit qu’elle n’avait pas le droit de t’ignorer, pas le droit de ne pas te voir, de ne pas entendre ton regard, tes mots, ta voix, qui s’adressaient à elle. Elle ne pouvait pas faire comme si tu n’existais pas ; toi qui arrivais en face d’elle sur le trottoir gris de l’existence. Cette seconde d’hésitation fut déterminante.

Pour se défendre du piège que tu lui avais tendu, pour se défendre de son hésitation, de sa faiblesse, elle t’agressa Mario ; elle te lança à la figure, comme ça, rapidement « Quieres dinero ? ». Parce qu’il ne pouvait s’agir d’autre chose, Mario, elle le savait bien. Tout ça, toute cette mise en scène, ce n’était que pour lui escroquer de l’argent. Puisque tu étais parvenu à l’interpeler, elle était disposée à te donner la pièce, va. Après tu la laisserais tranquille. Mais tu ignoras sa harangue Mario. Tu lui posas des questions sur elle, sur sa connaissance de l’espagnol, sur sa vie. Mario, elle voulait juste se débarrasser de toi ; elle voulait juste te donner de l’argent et que tu la laisses tranquille, elle voulait juste que tu prennes son argent et que tu partes. Mais toi tu ne semblais pas t’y intéresser, tu n’avais pas entendu sa question. Tu ne voulais pas de son argent quand c’était la seule chose qu’elle était capable de donner. Tu aurais pu l’ignorer plus longtemps encore ; lui dire que tu n’en avais pas besoin, mais elle te le brandit devant les yeux ce billet, cet argent. Et ce fut évident Mario, tu en avais besoin. Alors, maladroitement, tu lui dis oui. Oui, tu avais besoin d’argent. Tu acceptas le billet qu’elle te tendait.

Mais ce n’était pas fini. Ce n’était pas fini pour autant. Parce que tu avais été sincère. Ce que tu voulais, ce n’était pas de l’argent. Tu voulais te sentir propre. Tu voulais prendre une douche. Et tu le lui demandais. Pouvais-tu venir chez elle et prendre une douche ? Elle dit non tout de suite. Non, ça c’était trop pour elle. L’argent, ça ne lui coûtait rien, ça ne l’engageait à rien. La douche si. Tu insistais. Tu avais juste besoin de prendre une douche. Elle avait peur, elle se méfiait. Elle parla de son mari. Elle se réfugia derrière le prétexte d’un homme bourru et incompréhensif. Mais Mario, si son mari avait réellement été là, elle aurait accepté tout de suite, elle n’aurait pas eu peur. Elle se serait sentie protégée par sa présence. Tu devais le savoir car tu ignoras ses prétextes, insistant sur le fait que tu ne ferais que prendre une douche. Elle refusa encore.

Tes yeux tombèrent alors sur le petit. Sur Pablo. A la façon dont tu fixas ton regard sur ce cher ange, elle comprit qu’il te brisait le coeur. Il y eu soudainement tant d’abandon, tant de tristesse, tant de douleur dans tes yeux noirs qu’elle ne put qu’être percée par ta détresse. Elle perçut le drame derrière ce regard, un drame si profond qu’elle eut envie de savoir, mais elle ne te demanda pas. Elle supposa que tu avais laissé un enfant quelque part en chemin. Que tu l’avais perdu, qu’il était mort, abandonné. Que c’était toi Mario ; c’était toi que tu voyais-là dans cette poussette, ton enfance et ton innocence. Ou alors c’était l’image Mario, l’image de cette mère et de son enfant ; l’image du bonheur, l’image de l’amour ; une image qui t’était interdite. Ton regard sur son fils souffrait tellement. Il souriait et pourtant il souffrait tellement au-dedans de lui ; il criait une mélancolie si funeste, une tristesse tellement irréparable, que ce regard ne pouvait qu’être sincère, véritablement meurtri. Elle sentit alors, au fond d’elle, un élan terrible vers toi. Elle eut envie de te dire « viens, viens chez moi », je vais soigner ta douleur. Mais elle se força à ne rien dire, à ne pas se laisser attendrir. Elle avait un enfant, elle devait le protéger contre l’inconnu, contre l’étranger.

Pour égarer sa conscience, elle te demanda d’où tu venais. Tu lui dis « Cuba ». Cuba… Etait-ce vrai Mario ? Venais-tu réellement de Cuba ? Cuba… Cela expliquait tellement de choses. Cuba… Ce n’était pas possible. Cuba, l’amante lointaine, Cuba la blessure secrète, Cuba la danseuse et la musicienne, elle l’appelait tellement, Cuba, elle s’était tant bercée de ses entrailles créoles, de ses courbes vibrantes, de sa chinga, de sa sève… Et toi, tu étais là devant elle, en demande, attendri devant son fils, son Pablo, et tu lui disais que tu venais de Cuba. Elle ne pouvait pas l’accepter, elle ne pouvait pas l’entendre. Pourquoi as-tu dit que tu venais de Cuba ? C’était trop pour elle. Dans un souffle, elle murmura qu’elle devait partir, qu’elle était pressée, qu’elle était attendue. Tu ne dis rien. Tu baissas tristement le regard. Tu acceptais. Confuse, elle te dit au revoir, tu te retournas, tu partis, avec ton billet de cinq euros dans la main.

Elle marcha quelques mètres. Exaltée et coupable. Bouillonnante de ta révélation, habitée, habitante de Cuba. Etait-ce possible ? En étais-tu réellement ? Et elle t’avait laissé là ; et elle n’avait pas répondu à ton appel. Elle eut honte. Honte d’avoir été méfiante, d’avoir fermé sa porte, d’avoir eu peur pour elle et pour Pablo. Tu venais de Cuba. Elle fit demi-tour. Elle remonta l’avenue, sans savoir vraiment ce qu’elle faisait, torturée entre son besoin de savoir, son ardeur pour Cuba, le besoin de prouver qu’elle était capable de ne pas avoir peur et son instinct de fermeture, de protection. Pablo commençait à pleurer. Il avait faim. Elle aurait dû rentrer pour le nourrir. Au lieu de cela, elle courait sur la grande avenue parisienne, à la poursuite d’un homme au regard meurtri, d’un homme qui avait dit « Cuba ».

Elle te vit à nouveau, au loin, courut à toi. Elle le faisait pour elle ; pour son estime personnelle, pour sa propre salvation. Elle le faisait pour toi, pour effacer la douleur, pour mettre une étincelle de joie, un soupçon de bonheur à Cuba. Elle t’attrapa par la manche. Tu te retournas. Elle te dit « Ven, ven conmigo ». Tu la suivis. Tes pas s’inscrivirent dans les siens, automatiquement, comme par habitude ; tes pas s’égrenèrent au rythme d’une femme survoltée et de sa poussette, avec Pablo dedans, avec Cuba en arrière-plan. Cette femme était agitée et intense ; cette femme exhalait Cuba. Vous marchiez, côte à côte, en silence, sur un trottoir interminable. Vous avanciez vers un rêve, vers un souvenir. Au bout d’une île, au bout d’une histoire, au bout d’un espoir. Mais peu à peu, au rythme des pas et de la folie, quelque chose retomba en elle. L’exaltation. Après son acte de courage, après être parvenue à faire demi-tour et à combattre sa peur pour revenir à toi, elle subissait maintenant les conséquences d’un acte qu’elle considérait irraisonné. Elle ne parvenait plus à voir clair dans ce qu’elle faisait. Elle ne comprenait pas ce qui l’avait poussée à agir ainsi. Elle avait oublié Cuba ; elle avait à nouveau peur de toi. Alors que vos pas marchaient l’un avec l’autre, elle aurait voulu revenir en arrière, être ferme, sûre d’elle-même ; oublier Cuba. Mais c’était trop tard. Elle ne le pouvait plus. Tu étais heureux. Tu souriais. Tu allais chez elle.

Vous étiez arrivés devant son immeuble. Elle n’avait qu’une envie : t’abandonner là et partir avec son fils. Mais elle prit sur elle pour aller jusqu’au bout de sa promesse, jusqu’au bout d’un désir lointain, quitte à y perdre la vie. Il fallait juste que tu ne t’en prennes pas à son fils, que tu ne t’en prennes pas à Pablo, à l’avenir. C’était son unique préoccupation. Elle te fit entrer dans l’étrange appartement qu’elle louait. Il était d’un autre âge, d’une lointaine époque. Tout y respirait le vieux et le démodé mais ta présence s’accorda étrangement avec ce décor. Tu restais debout à la regarder pendant qu’elle s’activait autour du petit pour le défaire de sa poussette. Elle n’aimait pas ça ; ça lui faisait peur. Ton regard lui faisait peur. Elle alla installer Pablo dans sa chambre. Il se mit immédiatement à pleurer. Il avait faim, elle le savait. Mais elle ne voulait pas l’allaiter devant toi, à Cuba. Elle pensait que la priorité était que tu prennes ta douche et que tu partes. Elle te tendit une serviette, te montra la salle de bain, vérifia, instinctivement, qu’il n’y avait rien de coupant. Tu lui pris la main. Un éclair de frayeur fusa dans son cœur. Tu ouvris ses doigts crispés et baisas l’intérieur de la paume, pour la remercier. Elle bafouilla, confuse, et se retira, te laissant seul. Elle alla à son fils, le serra dans ses bras. Elle avait peur. Et si Cuba était venue pour la reprendre ?

Elle s’assit. Souleva son tee-shirt et libéra son sein pour faire boire son fils. Il était nerveux, il prenait mal, se débattait. Elle était angoissée et il le sentait. C’est ce qu’elle se dit. Elle tenta de respirer profondément. Pour apaiser le rythme de son cœur, pour oublier Cuba. Pablo finit par se calmer. Elle minuta sa tétée. Tu étais toujours dans la salle de bain. Elle entendait l’eau couler. Soudainement, une crainte monta en elle : et si tu te suicidais ? Et si tu en profitais pour te suicider ? Non, ce n’était pas possible. Tu ne serais pas venue chez elle juste pour ça ; juste pour mettre fin à tes jours ; ça n’avait aucun sens. Mais Cuba… Il y avait Cuba pourtant. Et elle ; elle et Cuba…C’était pour ça que tu avais voulu venir chez elle ; pour Cuba. Non, non c’était impossible ; tu ne la connaissais pas. Tu ne pouvais pas savoir, pour Cuba.

Pablo avait terminé de boire. Elle le changea, le mit au lit et alla à la cuisine. Elle pensa se préparer quelque chose à manger. Elle devait occuper ses mains mais elle avait peur des couteaux. Si tu voyais les lames, tu pourrais… Après tout elle ne te connaissait pas. Tu étais peut-être fou. Non, tu n’étais pas fou. Elle sortit un couteau et quelques tomates qu’elle coupa minutieusement en rondelles. Elle se concentra pour faire une vinaigrette. Elle entendit le loquet de la douche. Puis tes pas dans le couloir. Elle tenait le couteau des tomates en l’air, à hauteur de son visage. Tu apparus alors devant elle, frais et rasé. Souriant. Tu ne vis pas le couteau. Ou fis semblant de ne pas le voir. Elle le baissa. Elle était confuse et ne savait quoi dire. Elle te proposa de rester manger avec elle. Parce qu’elle était gênée, parce qu’elle avait des rondelles de tomates, une vinaigrette et un couteau dans la main. Parce qu’elle sentait qu’il fallait dire quelque chose, n’importe quoi pour masquer sa peur. Mais elle ne voulait pas que tu restes. Elle voulait juste que tu partes pour qu’elle puisse respirer mais elle ne savait pas comment te le dire Mario, alors elle disait tout le contraire. Tu répondis que tu ne voulais pas l’embêter. Elle protesta ; ça ne l’embêtait pas. Mais si, ça l’embêtait terriblement. Tu dis alors que tu acceptais avec plaisir.

Elle n’avait pas grand chose à te proposer parce que son mari venait de partir (elle s’était rappelée que dans le récit de sa vie qu’elle t’avait fait, elle avait un terrible mari), mais un morceau de fromage avec du pain, quelques tomates et un verre de vin feraient bien l’affaire. Oui, cela ferait parfaitement l’affaire pour toi. Tu t’étais assis. Tu souriais en la regardant se dépêtrer dans ses prétextes. Elle se convainc que tu n’étais pas là pour lui faire du mal. Que si tu étais venu pour lui faire du mal, tu l’aurais déjà fait. Que Cuba n’avait rien à faire là-dedans. Que c’était juste une coïncidence. Que tu étais là uniquement parce que tu avais besoin de te laver, parce que tu n’avais pas de chez toi. Pendant qu’elle continuait à s’activer, tu lui dis combien tu lui étais reconnaissant, combien elle était généreuse et gentille. Tu lui dis tout cela avec une sincérité étonnante, qui la toucha, qui la rendit fière, qui la rassura sur elle-même. Elle se détendit un peu. Et elle eut la force de t’interroger, de te demander pour Cuba. Tu lui répondis « Cuba, ya hace tiempo; Cuba, lo olvidé todo». Tu parlas de Rome, de Florence, d’Avignon. C’étaient des villes extraordinaires. Mais elle n’en voulait pas ; elle voulait Cuba ; elle insistait pour que tu lui dises Cuba. Tu répondis que tu ne pouvais rien dire, qu’il n’y avait rien à dire.

Mais Paris, Paris était là, avec elle et sa générosité, elle et sa gentillesse. Et tu posais tes yeux sur elle. Sur elle à l’intérieur. Sur ce qu’elle était au-delà, au-dedans, auparavant, dans sa profondeur. Cela l’électrisa. Il y eut comme une magie ; ce regard. Quelque chose. Elle se vit dans tes yeux. Elle vit ce que tu voyais d’elle ; son corps, sa beauté, sa souffrance, son secret. Ce fut un éclat de lucidité entre vous, un regard qui déshabillait toute la peur, toute la retenue, toutes les convenances. Un regard qui parlait, qui entendait, qui écoutait, qui comprenait tout. Il y eut alors entre elle et toi tant de lumière, tant de couleurs, tant d’intensité que son cœur explosa dans sa poitrine. Elle vit Cuba, une enfance, une joie, un parfum, un fruit, et la douleur. La douleur triste. Elle trembla, ferma les yeux, s’affala sur une chaise et se mit à pleurer. Elle ne comprenait pas ce qui lui arrivait, pourquoi elle s’effondrait ainsi, pourquoi elle perdait ses moyens devant toi. Un inconnu. Un inconnu de Cuba.

Tu t’approchas d’elle, posa ta main sur son épaule et restas ainsi de longues minutes, à soutenir ses sanglots. Puis elle se calma. Tu retiras ta main, pris tes affaires et t’engageas dans le couloir. Après avoir ouvert la porte, te retournant vers elle, tu glissas, dans un murmure : « Cuba sigue viviendo, Cuba sigue viva; esperándote ».

Sanaa, Yémen, juin 2010

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