En Arabie saoudite, Portraits

Destins d’Arabie – Erlinda et Remigio #2

25 octobre 2016

©lkg

Voici le second volet de l’histoire d’Erlinda et Remigio. Lisez absolument le premier volet avant de poursuivre votre lecture. 

En dépit des difficultés et du drame qui parfois s’immisçaient dans leur vie, Erlinda et Remigio continuaient à sourire, à travailler, à voir leurs amis et à être actifs au sein de l’Eglise. Erlinda avaient des copines avec qui elle partageait des plaisanteries, des potins et des fous rires. Remigio les emmenait souvent toutes ensemble vers leurs lieux de travail. Il avait une voiture et pouvait conduire ; il leur servait de chauffeur. Erlinda et elles formaient une joyeuse bande de Philippines qui s’entraidaient et se refilaient les ménages au gré de leur disponibilité et des exigences des employeurs. Parfois il y avait des alertes. Le gouvernement allait toutes les arrêter à cause de leurs travaux illégaux ; on allait leur confisquer leur iqama, les renvoyer aux Philippines. Dans ces jours-là, aucune ne mettait le nez dehors. Et puis la menace s’envolait, parce qu’après tout, les Saoudiens ne pouvaient pas s’en sortir sans elles. Et les Philippines retournaient travailler.

Un beau jour, le moment de la retraite est venu pour Remigio. Trente ans qu’il travaillait en Arabie. Il y avait bien le droit. On lui a versé une grosse somme d’argent. Largement de quoi couler des jours paisibles au pays. Mais pourquoi prendre sa retraite ? Pourquoi rentrer quand il y avait encore tant de travail en Arabie, tant d’argent à gagner ?

Remigio a reconduit un contrat et s’est remis au travail. Et il a continué comme ça, pendant encore cinq ans, en Arabie, si loin, si loin, des Philippines. Il déposait sa femme le matin, allait réparer une gaine, installer un transfo, une VMC et venait récupérer Erlinda pour l’emmener faire des massages. Là, il s’installait confortablement dans sa voiture, s’ouvrait un paquet de chips, sirotait un coca et chantait en karaoke sur Beyoncé à la radio.

Mais un soir, il a fait un malaise. Dans sa voiture. Il est tombé dans le coma. On l’a emmené à l’hôpital. Il y est mort. Comme ça. En quelques instants. Si rapidement. Sans dire au revoir. Sans s’en rendre compte. Le diabète avait fait son chemin trop vite. La communauté Philippine a accusé le coup. Sous le choc. Remigio si gentil, si heureux, si généreux, si souriant ; Remigio n’était plus. Il y avait quelque chose d’insupportablement injuste. Tout le monde a pensé : mourir ici, après 30 ans de labeur dans ce pays si noir. Mourir ici, si loin des siens, dans ce pays qui n’est pas le sien, ce pays auquel il a donné 30 ans de sa vie ; toute sa vie. Mourir alors qu’il a passé son temps à travailler, à économiser, à amasser, pour pouvoir, plus tard, couler des jours heureux. Plus tard ; quand ?

Pourquoi a-t-il si obstinément refusé tout traitement ? Il aurait été si simple de se faire soigner, de prendre un ou deux médicaments et de se laisser la chance de vieillir un peu plus, de rentrer aux Philippines et d’y couler des jours heureux avec Erlinda et leurs petits-enfants. Pourquoi a-t-il été si négligent ?

Dans les premiers jours Erlinda refusa l’évidence. Elle était hagarde, la peau blanche et tirée mais combattante. Elle voulait continuer à travailler au Royaume des Saoud. Elle ne pensait pas à la mort de son mari, à cette absence, à cet abandon. Elle ne voulait pas comprendre que sans lui, elle ne pouvait pas rester en Arabie. Elle devait partir. Quitter cette terre où elle avait construit les vingt dernières années de sa vie et où Remigio venait de mourir.

Le corps était encore à l’hôpital. Dans la chambre froide. Il fallait le récupérer. Les amis d’Erlinda commencèrent à la presser : elle devait se rendre à l’évidence, cesser de s’entêter à vouloir rester. Elle devait rentrer aux Philippines et rapatrier le corps de son mari. Il fallait, en quelques heures, tirer un trait sur sa vie en Arabie. C’était violent, radical, mais lucide.

Erlinda se déplaça à l’hôpital. Là, on lui présenta la facture. Elle ne pouvait pas la payer, elle n’avait pas de carte bancaire. Elle rentra chez elle et trouva la carte de son mari. Elle se rendit à la banque, tenta de retirer de l’argent avec le code PIN qu’heureusement elle connaissait. Mais ça ne fonctionna pas. Elle réessaya. Aucun billet ne sortait du distributeur. La carte était bloquée. Une employée finit par la recevoir et lui expliquer qu’à présent que son mari était décédé, le compte était gelé. Plus aucun mouvement ne pouvait y être enregistré. Elle était son épouse mais n’avait pas de pouvoir sur cet argent. D’un coup, avec la mort de Remigio, elle se trouvait dépossédée de tout, en Arabie. Elle ne pouvait pas acheter de billet d’avion et encore moins payer la facture de l’hôpital.

Le corps de Remigio dormait dans la chambre froide de l’hôpital depuis une semaine. Chaque jour qu’il y passait alourdissait le montant de la note. Mais ce qui surprenait les amis d’Erlinda, c’était qu’elle ne cherchait pas de solution. Elle était prostrée. Elle restait ainsi, la tête froide et pâle, en Arabie, et cela semblait lui convenir. Ce sursis lui faisait croire qu’elle pourrait rester malgré la mort de son mari, prolonger sa vie d’avant, sa vie avec Remigio. Les ménages, les massages, les sorties à la plage, les chips et le coca. Le sourire et les rires. La complicité. L’amour.

Elle n’en avait évidemment pas le droit. Elle était arrivée en Arabie uniquement parce qu’il l’y avait faite venir. Il était son sponsor, elle était sous sa responsabilité. A présent qu’il était décédé, elle n’avait plus de garant et devait quitter le territoire au plus vite. A condition qu’elle n’ait pas de dette évidemment. La situation était inextricable.

On finit par comprendre qu’Erlinda ne s’en sortirait pas toute seule. Femme et veuve, elle n’avait aucun pouvoir. On contacta le fils qui lui restait aux Philippines. Celui-ci dut aller chez le notaire et signer un acte dans lequel il autorisait sa mère à récupérer l’argent du compte bancaire de son père. Il fallut ensuite acheminer ce précieux papier des Philippines en Arabie. Cette démarche prit deux semaines. Mais Erlinda put finalement avoir accès à l’argent difficilement gagné. Il fallut ensuite trouver une place pour le corps de Remigio dans un avion. Il y eut là encore un problème. De prix. Mais ce fut à moment-là, qu’intervint l’ancien patron de Remigio. Et qu’il fit apparemment preuve de générosité. Et que l’avion put être réservé.

La date était fixée. Erlinda n’avait plus de choix, plus d’échappatoire. Elle devait s’en aller ! Elle s’écroula. C’était impossible ; elle n’y arriverait jamais. Elle avait trop de choses. Trop de souvenirs accumulés dans les vingt mètres carrés de son appartement. Elle ne pouvait pas trier tout ça. Et elle n’aurait jamais assez de place dans l’avion pour tout emmener. Elle ne pouvait pas partir. Ses amis la rassurèrent. Ils l’aideraient. On vint chez elle. On lui fit ses valises, on tria ses souvenirs. On fit les choses ; pour elle.

Et un jour de mai, soutenue par deux amies, elle s’installait dans le siège d’un avion qui l’enlevait à l’Arabie. Définitivement. Avec dix bagages en soute. Et le corps de Remigio.

 

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1 Comment

  • Reply nelly 30 octobre 2016 at 11:19

    merci c’est tellement vrai Pourquoi tant d’abnegation pour l’argent ? ouvrir parfois les yeux sur sa misere spirituelle ..

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