En Arabie saoudite, Portraits

Destins d’Arabie – Erlinda et Remigio #1

11 octobre 2016

©lkg

J’ai rencontré Erlinda* en Arabie Saoudite en 2011. Erlinda est philippine. Les Philippins sont des itinérants. Présents dans de nombreux pays d’Asie et du Moyen-Orient, ils ne s’expatrient pas pour le plaisir ni pour l’aventure mais pour subvenir aux besoins d’une famille, pour payer les études des enfants. Ils n’ont pas peur de tout quitter pendant des mois et des années. Ne rentrant chez eux en moyenne que tous les deux ans. Courage et abnégation. La plupart du temps, ils trouvent heureusement à l’étranger une communauté philippine accueillante, organisée, souriante. Ils sont rarement seuls. Très croyants, ils se regroupent suivant leurs églises (dont le nombre m’impressionne) où chacun a un rôle et où une sorte de hiérarchie se met souvent en place.

Erlinda est arrivée en Arabie Saoudite en 1996. Pour y rejoindre son mari qui y était depuis 1981. Ainsi, pendant quinze ans, le couple ne se voyait qu’une fois par an voire tous les deux ans. Ils n’en sont pas moins restés ensemble. Dans la même destinée. Erlinda demeurant aux Philippines, dans sa famille, avec ses enfants, et Remigio, son mari revenant aux siens aux jours concédés. Et puis, le moment venu, Erlinda a décidé de partager le destin de son mari en partant sur les sables noirs d’Arabie. Dans ces villes industrielles entièrement dédiées au pétrole. Où il n’y a d’autre loisir que celui de regarder les raffineries brûler l’horizon. Remigio a obtenu le précieux visa pour faire venir Erlinda dans ce décor. Pour qu’elle partage son destin, pour qu’elle trime autant que lui à gagner un argent qui offrirait un avenir meilleur à leurs enfants. Ceux-ci n’ont pas voulu suivre. Erlinda les a laissés à ses propres parents.

En Arabie, dans la lourde chaleur et les abayas omniprésentes, Erlinda s’est rapidement trouvé du travail. Illégal, mais du travail. Besogneuse, elle a multiplié les employeurs. Courant ici puis là et encore là-bas, pour gagner le plus d’argent possible. En journée, elle faisait des ménages, passait la serpillère, repassait le linge, venait à bout de montagnes de vaisselles, nettoyait les toilettes sales et inondées. Dans les grandes maisons et les beaux appartements des expatriés occidentaux. Dans ces camps luxueux, souvent en bord de mer, avec piscine, hamam, sauna, salles de sport et de loisirs. Pendant que les maris sont au travail et les épouses au coffee morning. Erlinda nettoyait. En soirée, elle faisait des massages chez les Saoudiens. Jusqu’à très tard. Les Occidentaux vivent le jour, les Saoudiens la nuit ; Erlinda exerçait son labeur sur 24 heures.

 Remigio, électricien, travaillait moins qu’elle. Le soir, quand il avait terminé sa journée et que sa femme se rendait chez les Saoudiens pour faire des massages, il l’y accompagnait en voiture et attendait devant la maison où Erlinda officiait. Dévorant des paquets de chips et s’abreuvant de coca. Ecoutant la radio et jouant sur son téléphone portable.

Erlinda n’avait pas de moyen de transport autre que la voiture de son mari. L’Arabie est le seul pays au monde où les femmes n’ont pas le droit de conduire. Certaines ont des chauffeurs attitrés, mais cela reste un privilège d’expatriées Occidentales ou de Saoudiennes de la classe aisée. Or dans la plupart des villes, les transports en commun sont inexistants. Dans le désert modernisé de deux fois quatre-voies, le déplacement est un vrai problème pour toutes les femmes. Erlinda ne prenait pas le risque de prendre un taxi toute seule. C’était mal vu, mais surtout, elle risquait de se faire insulter, maltraiter, enlever, voire pire. Il y a beaucoup de Philippines à qui il est arrivé malheur en taxi. On peut croire des choses et vouloir abuser d’elles.

Erlinda ajustait donc ses horaires sur ceux de Remigio. Et si Remigio embauchait à quatre heures du matin, elle partait avec lui. Il la déposait devant la maison où elle devait faire des ménages, le garde la laissait rentrer dans l’enceinte sécurisée puis elle attendait à la porte de la maison que le propriétaire veuille bien lui ouvrir. Deux heures, parfois trois. Elle se collait dans un coin à l’ombre et tentait de récupérer un peu de sommeil.

Ils étaient heureux ainsi, Erlinda et Remigio. Souriants malgré les entraves que la société saoudienne leur imposait. Membres de l’Eglise du Christ, ils parvenaient à se réunir avec d’autres fidèles et à pratiquer discrètement même si tout autre religion que l’Islam est interdite en Arabie Saoudite. Les autorités fermaient les yeux à condition qu’ils restent discrets. L’Eglise leur donnait un cadre, une vie sociale très importante où ils retrouvaient leurs amis, organisaient des célébrations, discutaient de l’organisation de la communauté, participaient financièrement au bien-être de l’Eglise.

Dans les rares moments libres, ils allaient avec quelques amis en bord de mer ramasser des palourdes ou de jolis coquillages, manger un poisson fraîchement pêché. Parfois, les femmes allaient même se baigner, en abaya, s’enfonçant dans l’eau jusqu’à mi-cuisse, s’esclaffant de l’habit noir qui remontait à la surface en faisant de grosses bulles puis se collait à leurs jambes quand elles sortaient de l’eau, dégoulinant et entravant leurs mouvements. Elles trouvaient cela ridicule et en riaient ensemble. Elles disaient qu’elles étaient des éléphants.

Le drame est arrivé des Philippines. Leur fils, âgé de seize ans, s’est suicidé. Pendant qu’eux travaillaient difficilement en Arabie. Il a pris des médicaments. Il est mort, comme ça, à seize ans, alors que ses parents étaient si loin. Il a pris la décision, il s’est infligé cette terrible sentence gratuite et sans retour, sans que ses parents ne sachent rien, sans que ses parents ne voient rien, sans que ses parents ne puissent rien faire. Personne ne peut dire ce qu’Erlinda et Remigio ont ressenti. Personne ne peut imaginer leur détresse, leur désespoir, leur prostration. Personne ne peut supposer de leur douleur, de leur déchirement, de leur incompréhension.  Mais Erlinda et Remigio n’ont pas quitté la terre des Saoud. Au contraire, ils sont restés et se sont donnés encore plus dans ce qu’ils savaient faire, dans ce qu’ils faisaient maintenant depuis des années : travailler et travailler encore plus.

Parmi leurs amis, certains ont été choqués de leur attitude. Ils auraient pu rentrer au pays. Ils avaient suffisamment d’argent maintenant. Ils étaient même plus riches que tout le monde. Pourquoi restaient-ils en Arabie ? Pourquoi continuaient-ils à travailler comme cela ? Peut-être parce qu’ils avaient peur de faire face à une réalité insoutenable chez eux, peut-être parce qu’à ce moment-là, leur vie était plus en Arabie qu’aux Philippines, peut-être parce que c’était plus facile ainsi.

Ils ont continué à travailler, nuit et jour ; Erlinda y allait même le weekend. Elle fonçait, tête baissée. Se plaignait de temps en temps de douleurs ici et là, dans le dos, dans les poignets, mais n’arrêtait pas pour autant. Elle n’était jamais malade. Remigio, par contre, avait du diabète. Mais il ne voulait pas le traiter, prendre des médicaments. Il ne faisait pas confiance à la médecine. Erlinda et Remigio croyaient en d’autres choses, assez troubles et imprécises, mais en tous cas, la médecine moderne n’avait pas leur assentiment.

D’ailleurs, aux Philippines, on venait de diagnostiquer à leur petite-fille de dix mois une tumeur. Erlinda et Remigio interdisaient à leur fille de continuer à aller voir les médecins. Selon eux, il ne fallait pas opérer le bébé. Comme si la médecine allait faire plus de mal que de bien, comme si la médecine était en fait quelque chose de maléfique, dont il fallait se tenir à l’écart. Cette position reste mystérieuse pour leurs amis mais selon eux, c’est ce qui les a amenés vers la triste fin.

Histoire à suivre dans le second volet qui arrive très rapidement

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1 Comment

  • Reply Cyril 24 octobre 2016 at 8:15

    Juste un bisou après cette jolie lecture…

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