Portraits

Pierre, guérisseur

26 juin 2015

©Ryan McGuire

#guérisseur

J’aimerais vous dire que j’ai rencontré Pierre au fin fond d’une Bretagne reculée, ermite solitaire caché dans la forêt de Brocéliande, entre korrigans, magiciens, fées, et autres lutins des bois. Mais ce ne serait pas exactement vrai. Non, Pierre habite au Bono, au deuxième étage d’un vieil immeuble citadin, dans une rue vertigineuse qui vient mourir sur le port.

Quand on va voir un guérisseur, on s’attend à rencontrer quelqu’un d’original. J’avoue que ma démarche, avant d’être curative, était motivée par une curiosité qui m’incite parfois à me tourner vers des expériences qui peuvent paraître incongrues. Je m’étais forgé une image de savant fou taiseux et mystique et j’étais disposée à vivre une aventure, si ce n’est paranormal, tout du moins hors du commun.

Le premier élément que je vis du personnage, fut une touffe de cheveux gris hirsutes implantés sur un masque rouge et supposément boutonneux. Du haut de la fenêtre de son deuxième étage, d’une voix douce et usée, Pierre m’invitait à monter. Après avoir gravi l’escalier, je le vis dans l’ombre d’un contre-jour, courbé comme une équerre, le dos replié sur les années qui avaient fait son existence. L’homme était plus petit que moi mais je fus impressionnée.

Il me fit entrer. L’odeur me sauta au cou. Pleine et tenace. Débordante. Asphyxiante. Elle m’étouffait. Terriblement chargé, l’air ambiant témoignait d’un confinement bouillant et du poids d’une vie. Il y avait dans l’atmosphère, un souffle insupportable, presque palpable, comme une force vivante qui voulait s’imposer. La sensation fut atroce ; j’allais m’évanouir. Je m’étais préparée à ce rendez-vous et je n’imaginais pas défaillir dès mes premiers pas. Je tentais de reprendre mes esprits, de me calmer. Mais mon cœur et mon estomac étaient renversés ; je crus que j’allais vomir.

Traînant ses pas, Pierre m’invita à m’asseoir sous la fenêtre qui éclairait largement la pièce. Il y avait un contraste entre cette lumière divine et l’odeur maléfique qui régnait dans l’appartement. Calme et sans un mot, l’homme s’installa face à moi. Alors je vis ses yeux. Clairs et limpides, comme l’eau des torrents de montagne. Ses yeux étaient doux. Transparents. Regardant au loin. Regardant au dedans. Pierre ne pouvait être qu’un gentil.

Il me demanda ce qui m’amenait à lui. Maladroite, j’évoquais les petits maux du quotidien. Puis machinalement, je l’interrogeai sur lui. Et là miracle ; le taiseux devint progressivement bavard. Son œil s’illumina d’une gêne contentée et ses joues rougirent devant l’intérêt qu’on lui portait. Pierre parla.

 

 

#Ledon

Le don, Pierre l’a toujours eu. Sa grand-mère l’avait ; sa maman chérie aussi. Lui en a hérité. Le don se transmet comme ça, sans savoir, sans calculer. Son frère ne l’a pas. Pierre parle de don et non de pouvoir. Il n’a pas de pouvoirs magiques ; non, il a un don. Un cadeau de Dieu. Une capacité naturelle et héréditaire à soigner les gens de certains maux. Ce don, c’est le fluide. Pierre parle de fluide. Cette énergie qui coule en lui et qui lui permet par des gestes de vas et viens de ses mains sur la zone malade, de guérir les autres. Le fluide de Pierre est spécialement efficace contre les virus. Lui-même n’est jamais malade. Il est naturellement immunisé contre tout.

Chez les autres, il guérit les verrues, les zonas, l’eczéma. Il est sûr à 100% de son fluide pour ces cas-là. Quand je le rencontre, nous sommes en pleine explosion du virus Ebola. Il me confie qu’il pourrait guérir les malades si on les lui amenait.

Il peut faire d’autres choses encore comme guérir certains cancers et aider les gens à avoir des enfants, même si dans ces cas-là, il reconnaît  que son fluide n’est pas aussi efficace que contre les virus. Mais ça fonctionne souvent tout de même. Ce qui chagrine Pierre dans tout ça, c’est que les gens ne le remercient pas, a posteriori. Il reçoit peu de reconnaissance. Alors ça le rend bougon. Les gens sont malpolis et ça le met de mauvaise humeur.

Pierre aime bien aller au restaurant une fois par semaine et boire un petit coup. C’est son petit plaisir. Mais il a le vin mauvais. Il le sait. Quand il boit, parfois, il peut dire des bêtises, être agressif. Souvent, il arrête de boire. Souvent, il boit un petit verre qui se multiplie, et c’est là que Pierre devient méchant. Ah oui, il peut-être méchant. Il réussit toujours à se mettre quelque client à dos et à devenir persona non grata dans les auberges du village. Pierre n’aime pas ça. Il pense à sa maman qui était si gentille. Si douce, si bonne, si aimante. Sa maman. Si croyante. Une vierge Marie tellement pure. Sa pauvre maman.

Son père lui a fait beaucoup de mal. Il la battait. Tellement violemment. Plusieurs fois, il a failli la tuer. Pierre déteste son père. C’était un horrible bonhomme. Il était alcoolique. Il les battait aussi, lui et son frère. Ah ça oui, dès qu’il buvait, le père cognait. A côté, sa maman chérie était un ange christique qui prodiguait le bien. Elle est morte épuisée, la pauvre ; son père lui en a tellement fait baver.

Pierre a beaucoup pratiqué le foot. Il était doué. Un temps, le foot a été sa vie. Encore aujourd’hui, il garde de bonnes relations dans le milieu. Puis il a travaillé dans le bâtiment. Il a voyagé. Une fois, il est même descendu jusqu’à Bordeaux. Mais un jour, il s’est perdu sur le trajet. Il ne sait pas prendre le train. C’est trop compliqué.

Toute sa vie, le don a été là. En lui. Latent, secret, gênant. Pierre préférait l’oublier. Mais ça se savait et les gens venaient à lui. Très récalcitrant, parfois Pierre cédait. Et un jour, il s’est décidé à cesser d’être torturé par lui et à accepter son don. Il s’est affirmé guérisseur. Sa réputation était déjà faite. Aujourd’hui, on échange son nom des hôpitaux voisins en passant par les pharmacies jusqu’au Midi de la France. Toujours en secret, toujours sur le ton de la confidentialité. Beaucoup traversent tout l’hexagone pour voir le guérisseur. Certains dermatologues lui orientent des patients quand ils ne parviennent pas à les soigner classiquement. Mais Pierre ne veut pas de publicité. Il faut toujours s’adresser à lui sur recommandation.

Et il ne veut pas non plus trop travailler. Il ne peut pas. Chaque fluide l’épuise. Chaque séance le laisse exténué. Il fait vraiment cela pour aider les gens. Pas pour l’argent. C’est une évidence au vu de son tarif défiant toute concurrence et de sa vie frugale.

 

#Pierre et le monde

Depuis quelques années, il apprend consciencieusement le piano. Avec émotion. Quand je suis venue le voir une seconde fois, il fut tout fier de m’interpréter une sonate de Bach marquée par l’angoisse de me décevoir.

Pierre tombe amoureux d’une artiste vue à la télévision, d’une écrivaine aperçue dans un magazine ; comme un adolescent. Mais quand la réalité se confronte au fantasme et qu’il parvient à rencontrer sa muse, il est déçu. Déçu par l’autre qui ne répond pas à son rêve.

Il a quelques amis ici et là. Mais il se fâche assez facilement et à moins de tomber sur des gens indulgents, beaucoup s’éloignent au fil du temps. Car l’homme peut s’avérer très exigeant. Pierre est en recherche de l’autre mais ne sait pas gérer une relation. Alors il est seul ; seul avec sa déception de l’autre qui ne veut pas entrer dans son monde, seul dans un décalage relationnel évident qui fait de lui un marginal, au banc de la société.

Aujourd’hui, Pierre a soixante-treize ans. Il vit seul et chichement dans son appartement sur le port, sans femme ni enfant. Il n’a pas de descendance. Il n’a transmis son don à personne. Cela ne le tracasse pas. Il n’y pense même pas. Moi, j’en suis triste. Triste que le don disparaisse avec lui ; qu’avec lui s’éteigne une lignée de guérisseurs.

Car le don est là, réel, efficace. Je le sais ; je le constate. Suite à notre discussion, la séance dure plus d’une demie-heure et Pierre s’applique à faire danser ses mains sur les zones à guérir. Son souffle s’accélère, il transmet beaucoup de ce que moi j’appelle plus prosaïquement « son énergie ».  Au fil des semaines qui suivent notre rencontre, les douleurs, effectivement, disparaissent. L’homme qui m’avait adressée à Pierre s’est aussi définitivement affranchi de son zona grâce à lui, et plusieurs enfants du coin ont vu leurs verrues disparaître sous le fluide de Pierre.

Je garde contact avec lui quelque temps, je reviens le voir quand je passe par là. Mais il est exigeant et je ne peux satisfaire son besoin relationnel débordant. Je finis par le décevoir. Je ne suis pas assez présente. Il m’exclut et me maudit de tous les maux.

 

Maintenant, je vais vous dire que Pierre n’habite pas Le Bono, pas plus qu’il ne s’appelle Pierre. Son vrai nom lui sied beaucoup mieux que celui que j’ai bien voulu lui attribuer. Je préfère néanmoins garder son identité mystérieuse pour que vous n’alliez pas déranger cet homme sensible et qu’on laisse à ce vieux loup hargneux un peu de cette solitude dont il se dit épris.

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6 Comments

  • Reply Sophie 26 juin 2015 at 3:35

    Bravo pour ce beau texte ! 🙂

  • Reply Christine 27 juin 2015 at 3:01

    Quel talent ! Arriver à donner envie de rencontrer ce vieux bougon de Pierre !

    • Reply Laetitia KGuilbert 30 juin 2015 at 7:16

      🙂 Merci Christine !

  • Reply jean-marie 30 juin 2015 at 7:11

    Merveilleuse description de la découverte de Pierre, je l’ai reconnu de suite.

    • Reply Laetitia KGuilbert 30 juin 2015 at 7:17

      Je me doutais que vous démasqueriez le personnage Jean-Marie 🙂

  • Reply le goff 22 septembre 2016 at 4:42

    Ce message s’adresse à JEAN-MARIE . J’ai lu avec grande attention l’article paru dans itinérances littéraires du 26 juin 2015 . J’ai vu que vous connaissiez le guérisseur dont il est question dans cet article. J’habite en Bretagne et je souhaiterais beaucoup pouvoir le contacter car j’ai de fortes douleurs au dos handicapantes qui m’empechent de travailler. Je vous serais reconnaissante si vous acceptiez de me donner les coordonnées de ce guérisseur car je ne sais plus qui aller voir pour moins souffrir. Je vous en serais extrèmement reconnaissante et vous remercie beaucoup par avance.

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