Fictions

La mer en hiver

1 décembre 2015

©Mike Wilson

Cela fait un moment que je n’ai pas posté de nouvelle littéraire. En voici une concoctée au détour de quelques fous rires cet été avec l’aide de mes amies Héloïse et Caroline… Les fous rires, c’était le temps de la création. Le résultat, je le reconnais, transporte moins dans l’allégresse. Ainsi va l’écriture. 

Avant de lire, il faut faire jouer cette magnifique bande son de Maxence Cyrin (Matrix cover). Bonne lecture.

 

La mer en hiver, ça n’a jamais été ton fort. Le ciré jaune obligatoire, le sable qui crisse sous les bottes en caoutchouc, les vagues grises, l’eau scabreuse, la pluie froide qui cingle les joues bleuies, tu n’aimes pas ça. Tu n’as jamais aimé ça.

Peut-être parce que jusqu’à ton adolescence attardée, isolée du monde et du village, ta mère vous trainait tes frères et toi sur la plage désertée, dans des promenades interminables qui te glaçaient les sangs et te coupaient les jambes. Peut-être parce que quand ce n’était pas la plage, c’était la falaise rocailleuse qui la surplombait. Il fallait crier fort dans le vent, agiter des mouchoirs blancs, sauter comme des fous dans tous les sens au risque de chuter tragiquement, de tomber dans le vide, de mourir suicidé. Peut-être parce que tous les vingt-quatre décembre, elle vous imposait plus que jamais sa folie, qu’il pleuve ou qu’il neige, vous positionnant à minuit tapante dans la lumière du phare. Elle se mettait alors à pleurer de joie aigüe, une joie hystérique et délirante qui te tétanisait.

Les murmures du vent vous ramenaient ses gémissements de louve qui s’accouplaient à des sanglots plus graves ; la complainte lointaine et tragique d’hommes perdus en mer, ces âmes errantes qui continuaient à hanter les lieux. Vous pensiez que ces cris venaient de l’île aux fantômes, la gardienne des morts ; là où les bateaux s’échouaient, là où de vétustes barreaux servaient de fenêtres à un fort abandonné. Ta mère elle, se mettait à exulter ; elle hurlait « Nous sommes là ! Nous sommes là ! ». Elle cherchait à amener les spectres vers vous, attirant ainsi l’attention du gardien de phare, croyais-tu ; le seul homme qui lui disait bonjour quand il la croisait au village ; le seul homme à qui elle souriait. Et tu pensais à ton père, marin disparu en mer dont tu ne gardais qu’un souvenir flou mais qui allait, craignais-tu, émerger des flots, vous y emporter et vous y noyer. Tu ne pouvais que verser des larmes acides, tellement ça t’étranglait, tellement ça lacérait, tellement ça faisait mal. Tu n’avais qu’une envie alors : fuir. Fuir l’apocalypse imminente. Fuir cette mère, cette fratrie, le vertige ; l’envie de mourir.

Et bien sûr, tu es parti. Sur la pointe des pieds, tu as quitté la mer, l’hiver, et ta propre mère. Fils ingrat qui a abandonné les siens, tu as fait ta vie loin de paysages torturés et d’une mère désaxée ; ne laissant aucun indice, disparaissant tout simplement.

Mais la lettre est arrivée il y a trois jours, et tu te demandes bien qui t’a retrouvé, du maire, du notaire ou d’un détective privé. Ta mère est morte. Incinérée même. Tu es abasourdi, tu lis flou, tu ne voies pas l’ordre des mots ni l’enchaînement logique. Elle a laissé un testament. Ta présence est nécessaire. Tu tombes sur le canapé, assailli soudainement par le visage de cette sorcière écumant des vagues dans un rire fou. Le temps et l’éloignement ne t’ont pas affranchi de son horreur. Tu trembles. Tout revient à toi : la mort de ton père, ton mal-être, la folie de ta mère, l’eau trouble, les vagues meurtrières. Tu crains déjà le contenu de ce testament. Qu’a-t-elle bien pu inventer ? Qu’a-t-elle bien pu vous léguer ? C’est un stratagème pour te faire revenir à elle. Au-delà de sa mort. Tu n’iras pas. Tu ne lui feras pas cette joie. Cette fois tu vas lui tenir tête, dire non et refuser la promenade. Tu as grandi maintenant ; tu es sûr de toi. Tu n’iras pas.

Mais la simple missive se transforme en harcèlement. En injonction. Cinq messages sur ton répondeur te somment de te déplacer. Tes nuits redeviennent sombres et agitées, le cauchemar refait surface ; tu es traqué, pris au piège dans la gueule de celle qui t’a mis au monde. Le délire de ta mère t’absorbe tout entier ; tu ne peux résister. Il te faut faire face et y aller.

Et te voilà comme hier, sur la plage en hiver. C’est ici que le notaire vous a donné rendez-vous à tes frères et à toi. Eux ont le visage blanc de ceux qui ne sont pas partis, les yeux vides de ceux qui ont avalé et se sont résignés. Ils ne te saluent pas, vous n’échangez pas. De malaise, tu en ricanerais presque. Le ciel est gris et les nuages sont d’orage. Le notaire, glabre, est pressé : « Il fallait que vous soyez tous présents pour que le testament soit ouvert. Maintenant vous allez embarquer pour l’île. » Là, tu ris franchement : « L’île aux fantômes ? C’est une blague ? » « Ce sont les dernières volontés de Madame votre mère. » Tu cherches le regard de tes frères mais ils n’en ont pas. Tu devrais partir en courant. Fuir définitivement. Pourtant tu prends place dans l’embarcation brinquebalante dans le grand océan, persuadé que ce voyage est ton dernier. Les vagues te malmènent, te chamboulent ; tu vas chavirer.

Au bout d’une traversée qui te laisse l’estomac blême, vous accostez. L’île est humide et glauque, rocailleuse et grinçante ; hostile à l’humain. Dans un silence de mort, le notaire vous guide vers la grande bâtisse abandonnée qui semble dominer les lieux. Ces murs mystérieux de pierres sombres et de fenêtres cassées nourrissaient vos cauchemars d’enfants. C’est le fort aux fantômes. Le vent siffle à tes oreilles, ton dos se voûte, tes jambes vacillent. Tu ne sais comment elles te portent encore ; comment elles te soutiennent sur les rochers glissants ; comment tu atteins finalement le fort.

Vous entrez. L’endroit est sinistre et nauséabond. Vous empruntez un corridor qui vous plonge immédiatement dans le noir. Tes pieds marchent dans l’eau, tes mains s’appuient sur des parois gluantes, l’air que tu respires est glaçant. Tes pas atteignent finalement un escalier défoncé ; l’ascension est vertigineuse et tu manques de glisser à chaque marche. Finalement, au bout d’un couloir sombre, vous entrez dans un espace restreint : une cellule de prisonnier. La lumière passe à travers une meurtrière assez large ceinte de barreaux. Ta tête va exploser. C’est en ce lieu que tu vas approcher ta fin, que tu vas mourir. Ta fuite aura été vaine. Ta mère aura eu raison de toi.

Tes frères ne disent rien. Comme si la situation était normale. Ton regard se tourne alors vers le notaire. Il sourirait presque.

« – Je serai bref. Madame votre mère a mis fin à ses jours le 23 du mois dernier.

La nouvelle ne te touche pas ; ne te surprend pas. Un suicide. Comment cette folle aurait-elle pu finir autrement ? La gorge sèche, le souffle court, tu murmures sarcastiquement :

– Bien triste fin !

Le notaire reprend :

– Elle a choisi de mourir le lendemain de la mort de votre père.

Ton cœur fait un bon. C’est impossible.

Tu lances avec dédain :

– Notre père a disparu en mer. Il y a plus de trente ans ! Qu’est-ce que vous racontez ?!

– Non. Votre père a effectivement disparu il y a trente ans. Mais c’est parce qu’il avait été condamné à finir ses jours ici suite à un règlement de comptes entre marins. Il a vécu dans cette cellule toutes ces années. Et votre mère souhaitait lui rester fidèle jusqu’au bout. C’est pourquoi elle a voulu que je vous réunisse ici. Pour que vous y dispersiez ses cendres. »

Tu t’approches des barreaux. Horrifié, tu distingues, au loin, la falaise. En contre-bas, il y a la plage de toutes tes angoisses, celle de vos promenades enfantines interminables. Tu y vois alors, distinctement, le visage de ta mère. Le visage de ta mère qui sourit aux nuages.

Grottes de Sare, août 2015

… Promis, la prochaine fois, j’écrirai plus rose 🙂

 

You Might Also Like

1 Comment

  • Reply Catherine 1 décembre 2015 at 5:15

    Tu m’as tenue en haleine jusqu’au bout!
    Merci

  • Laisser un commentaire

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

    %d blogueurs aiment cette page :