Le souffle du Yémen

La musique du Yémen

2 février 2017

©lkg

* La musique du Yémen*

Ensemble, nous jouions de la musique. Nous nous réunissions tous les lundis soirs. D’abord chez le docteur et sa femme, puis chez nous. Quand la nuit est tombée sur Sanaa, que les Yéménites sortent de la mosquée, que la ville prend vie. Nous nous rassemblions pour la musique. Yéménites, Algériens, Français, Italiens, Allemands, Espagnols, Turques, Américains et tant d’autres. Parmi tous les instants incroyables que le Yémen nous a offerts, ces soirées sont nos précieuses pépites.

Les portes des maisons étaient ouvertes. Chacun venait parce qu’il avait entendu qu’ici, on parlait en musique, on chantait dans toutes les langues, on communiquait au delà du mot. Il y avait de la légèreté, de l’harmonie et du bonheur. Une communion autour de la musique. Certains venaient juste pour écouter, d’autres pour chanter, d’autres pour jouer. Tous avaient quelque chose à partager.

Abdulatif était un personnage emblématique du groupe. C’était le joueur de oud. Il arrivait en milieu de soirée, saluait chacun, un par un, avec son sourire malicieux. Il avait cette étincelle. Dans les yeux. Sa gentillesse. Il s’asseyait, écoutait, applaudissait, puis sortait son oud. Alors sa voix s’élevait et racontait le poème du Yémen. Sa voix. A la fois grave et de cristal. La voix et le oud d’Abdulatif. Le docteur sortait sa flûte traversière. Le pianiste s’installait à son piano. Et l’harmonie naissait. L’intense et incroyable harmonie des musiciens. Le langage. La musique. Vibrante, mouvante et vivante. Qui prend aux tripes parce qu’elle nous échappe, parce qu’elle échappe à ceux qui la jouent, parce qu’elle prend possession de ceux qui l’attendent et l’entendent. De la magie. Les musiciens nous emportaient si loin alors, dans cette communion étonnante des cultures et des instruments. Et les doigts gambadaient, dansant dans tous les sens, sur les cordes, sur la flûte, sur les touches du piano. Abdulatif cherchait les yeux du pianiste et le pianiste lui répondait, et le flûtiste enchainait. Et tous les trois nous emportaient. Mais souvent, ils n’avaient même pas besoin de leurs yeux. Juste de cette musique. Inédite. La musique du Yémen.

Tous ensemble, nous partagions cet instant, hors du temps.

Abdulatif est mort en début de semaine. Dans un hôpital de Sanaa. Diabétique, il a manqué de soins dans ce pays en guerre. Le Yémen.

La réalité du Yémen a dramatiquement changé. Les expatriés s’en sont allés avec les premiers dangers. La révolution s’est asphyxiée et les bombes ont commencé à tomber. La musique a tenté de continuer à vibrer et longtemps, elle a réussi. Les Yéménites sont fiers et combattants. Ils ont d’incroyables ressources en eux. Ils ont tout fait pour préserver ce qu’ils sont et le peu qu’ils ont. Mais ce conflit qui les dépasse s’abat arbitrairement sur eux. Ils tentent de conserver leur sourire mais il est des jours où les larmes coulent trop. Ils tentent de conserver leur entrain, d’y croire encore, mais il est des jours où la colère est plus forte qu’eux.

Avant-hier, Ali me disait qu’il ne trouvait pas de travail. Avec cette guerre, il n’y a plus de travail. Et sans travail, on ne mange pas. Les enfants ne sont pas nourris. Hier, les bombes sont tombées sur son village. Ce village où nous allions faire de l’escalade, à deux pas de la capitale, Sanaa. Hier, sous des bombes si lâches, des enfants sont morts. A nouveau. Dans la poussière d’une maison réduite à de froids gravats. Les visages des enfants sont gris maintenant.

Nos bras nous en tombent de ne pouvoir rien faire. De ne pouvoir rien soulever pour arrêter cette guerre inepte et injuste. Tellement affreuse et moche. Honteuse. Scandaleuse. Et pourtant, tellement silencieuse. On ne parle pas d’elle. On l’étouffe. On étouffe le Yémen et ses merveilleux habitants. Des milliers de morts. Des enfants affamés. Des vies brisées, déplacées. Des destins détruits. Ils ne peuvent pas fuir. Ils sont pris en otage. Ils n’ont rien fait, rien demandé. Ils sont pris en otage. Nous les assassinons. Nous envoyons des drones sans responsable, nous livrons les avions qui vont survoler leurs villages, nous fabriquons les bombes qui tombent sur leurs maisons. Nous fermons les yeux. Nous leur fermons les yeux.

Il n’y a plus de musique.

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