Le souffle du Yémen, Mon Journal d'hiver

Le chat de Sanaa, Mon journal d’hiver #2

2 octobre 2015

©Alexis Doyen

alexisdoyen.com 

 

LechatdeSanaa. Ou l’histoire d’un chat.

Deuxième billet sur le modèle de #WinterJournal, de Paul Auster.

Pour le premier billet, c’était ici. A lire absolument.

J’ai écrit le texte qui suit en septembre 2011, quelques dix mois après avoir quitté le #Yémen. Aujourd’hui la guerre ravage ce pays et les jolis mots que je lui prêtais alors n’ont malheureusement plus cours. La population est exsangue, les territoires au bord du gouffre. Mais j’aime me souvenir que le Yémen porte en lui une beauté si puissante qu’aucun bombardement meurtrier ne peut en venir à bout.

Pour la poésie du Yémen, c’est ici.

 

22 septembre 2011.

On m’a dit que quelqu’un avait récupéré notre maison. Quelqu’un vit dans notre maison. Cela m’a un peu bouleversée. Je pensais que depuis notre départ, elle était à l’abandon. J’imaginais les chambres poussiéreuses dans la lumière diaphane de l’après-midi ; j’imaginais qu’aucun rythme ne donnait vie aux murs, qu’aucun matin ne réveillait les lits et les draps abandonnés. Je voyais notre coquet jardin à l’abandon ; la pelouse jaunie, les arbres secs et les fleurs oubliées. Je voyais la chatte Minimaou, errer sur un territoire dont elle était désormais la reine. J’imaginais la vie arrêtée dans cet espace où nous avions été tellement heureux. Cet espace où nous avions tant de souvenirs.

Mais hier, par skype, une amie m’a dit qu’une certaine Irlandaise répondant au nom de BB « the mad Irish woman with long blond hair, four dogs and a husband who taugh americain litterature at the Lebanon university – he has a poney tale » s’y était installée. Ça m’a fait un choc. Ces gens vivaient chez nous. Ces gens s’étaient appropriés nos murs et nos affaires. C’étaient les leurs maintenant. Ils étaient chez nous comme chez eux ; Ils étaient chez eux chez nous ; Ce n’était plus chez nous. L’utopie d’un retour dans notre maison du bonheur n’était définitivement plus envisageable. Ce n’était plus notre maison.

Déjà, quelques jours auparavant j’avais eu Ali, le gardien, qui m’avait dit s’occuper désormais d’une autre maison ; il ne gardait plus la nôtre. Bien sûr, cela m’avait paru logique ; il n’allait pas demeurer le gardien d’un temps oublié, de quelques meubles branlants et d’un jardin agonisant. J’avais alors eu mal, imaginant notre maison qui avait été si pleine de vie ; si pleine de musique et de fêtes, cette maison dont la joie passée avait jusque là été gardée comme un sanctuaire sacré par Ali et Nabil, désormais délaissée et définitivement à l’abandon.

Mais hier, ma conversation avec mon amie a changé la donne. La surprise a laissé la place à une espèce de joie de savoir que ces lieux regrettés étaient toujours habités, que quelqu’un d’autre prenait notre continuité. Puis, je me suis demandé s’ils pensaient à nous de temps à temps. Si les murs parlaient pour nous ; transmettaient notre vie, notre joie, notre amour ; si ces gens percevaient nos danses matinales, nos escalades nocturnes, les rires d’Esteban, les notes de musiques, les joies merveilleuses. Ces gens s’étaient-ils appropriés nos murs sans nous y voir, sans nous prendre en compte ? Savaient-ils qu’avant leurs quatre chiens, les sept nains de Luna – une meute enfantine de chiens loups – y avaient vécu ? Savaient-ils qu’en notre temps, des portes ouvertes hebdomadaires réunissaient une bande de joyeux musiciens, poètes et chanteurs en tous genres autour d’un plat de pâtes, d’une paëlla, d’une tortilla ou de quelques falafels ? Savaient-ils que cette maison était notre premier foyer ; que nous l’avions décorée anarchiquement de quelques bouquins, hamacs et guirlandes clignotantes ?

Je me demandai comment ils y vivaient. Avaient-ils conservé la même circulation que nous, condamnant l’entrée principale et imposant un détour sous l’arbre à mûres et par le jardin fleuri ? Etait-ce ce jardin qui les avait attirés chez nous ? Notre jardinet coquet… Ou bien la guest house, maisonnette à l’écart, refuge secret d’artistes et de créations littéraire. Etaient-ils dans la cuisine comme nous y étions ; faisant salon tout en épluchant les patates ?

Nous réinventions l’espace en permanence, en fonction des amis, de l’humeur, de la joie. Les canapés et les tables glissaient donc allègrement entre la cuisine, le mafraj, la salle à manger. Le salon de jardin était tantôt à l’extérieur, tantôt à l’intérieur. Rien n’avait une place définie et immobile et l’espace pouvait d’un coup se transformer en terrain de sport, la table de ping-pong s’installant rapidement dans le salon face à la cuisine. Les portes des chambres – les seules qui restassent- se fermaient alors et l’accès à la cuisine devenait compliqué. Dans ces soirées-là, notre chienne Luna s’invitait souvent à la fête ; elle adorait jouer au ping-pong et intercepter les balles dans des sauts athlétiques que nul ne pouvait contrer.

Et puis nous avions emmenée Luna en France et la chatte Minimaou s’était approprié le territoire intelligemment. M’amadouant d’abord dans des gymnastiques alanguies, elle obtint de moi des boîtes de thon qui furent le début de ma fin. Elle avait trouvé sa maison. Elle se mit à m’attendre tous les matins derrière la porte, squattant le rebord de la fenêtre jusqu’à ce que j’arrive, guettant les premiers signes de réveil. Elle s’engouffrait alors chez nous et exigeait son repas dans des dandinements plaintifs. Un soir, alors qu’elle était encore dans la phase de séduction, nous rentrâmes tard d’une soirée chez des amis. Je pénétrai dans notre chambre, m’y déshabillai et m’apprêtai à aller dormir quand, horreur, je vis la chatte qui me regardait, confortablement installée sur mon oreiller. Je poussai un cri. Elle comprit qu’il était peut-être encore un peu tôt pour se sentir totalement chez elle et déguerpit. J’ignore toujours comment elle était entrée et pourquoi elle s’était installée précisément sur mon oreiller.

Quelques jours plus tard, je la retrouvai dans la guest house, ronronnant sur la chaise de mon bureau, alors qu’elle aurait très bien pu s’installer sur le matelas de la chambre d’amis, plus confortable. Je finis par penser que cette chatte me cherchait ; qu’elle était peut-être la réincarnation de ma grand-mère ou de mon arrière grand-mère, et que je n’avais pas le droit de la mettre dehors. C’en était fait. Exigeant gîte, couvert et protection mais ne donnant rien ; Minimaou prit totalement possession des lieux ; chassant les autres chats du quartier si ceux-ci s’avéraient trop encombrants. Et quand ma peur panique contre les chats me reprenait, quand je décidais qu’elle mettait des puces partout, qu’elle était sale et potentiellement dangereuse, et qu’alors, j’employais les grands moyens pour la chasser définitivement, à grand renfort de balais, vaporisateurs antipuces et sceaux d’eaux, elle pissait sur les murs et m’envoyait ses regards acérés et sentencieux ; semblant me dire « Tu es mauvaise ; tu es injuste ; tu me trahis ».

Mais elle n’était pas rancunière et la reconnaissance du ventre nous la ramenait dans les jours qui suivaient. J’étais d’ailleurs toujours très étonnée, lorsque nous partions en vacances, de la retrouver à la porte, quelques jours seulement après notre retour ; pour demander sa pâtée. Trois fois elle avait accouché dans nos placards ou, quand nous l’avions repérée, sous l’escalier. Ses chatons avaient grandi sur le territoire qu’on lui concédait ; de plus en plus élargi ; à tel point que la dernière portée avait eu le droit de s’approprier le salon et la grosse caisse de la batterie. C’est à cette époque-là ; à la toute fin ; qu’eu lieu la morbide découverte.

A cause de la situation sécuritaire, mon fils et moi avions dû quitter le Yémen assez précipitamment. La maison avait été vide une dizaine de jours. Puis mon mari était revenu pour terminer sa mission. Une odeur désagréable l’avait saisi dès son retour. L’odeur de ce qui pourrit, de ce qui se désagrège, de ce qui putrit. Il avait alors tout nettoyé mais rien n’y faisait ; l’odeur demeurait. Progressivement, il avait identifié que cela provenait probablement du sous-sol. Nous n’y allions jamais ; c’était le seul endroit de la maison que nous n’avions pas investi. Comme si le fait de descendre, le fait d’emprunter des escaliers vers le noir, vers ce qui n’est pas au jour, nous intimidait.  N’en pouvant plus, mon mari y descendit. Et c’est là qu’il découvrit, au milieu de la pièce, sur le sol poussiéreux, nu et solitaire, le corps en décomposition d’un jeune chat noir.

 

Il y a quelques mois, alors que les raids aériens sur le Yémen venaient de commencer et que je captais l’écho de ce que devaient endurer nos amis, j’ai rêvé que nous y revenions. Que nous allions récupérer nos affaires. Nous en avions plein ; beaucoup trop ; nous avions laissé derrière nous un amoncellement incroyable d’habits et de babioles. Nous revoyions les quelques Yéménites qui avaient fait partie de notre vie là-bas. Nous étions en sécurité malgré la guerre. Pourtant, nous devions nous dépêcher de partir pour ne pas rater le bateau. Derrière nous, nous abandonnions les nôtres. La lumière était celle d’un nuage blanc et enveloppant, comme l’est l’aube de ce matin sur la #Rhune.

 

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