Parfums d'Asie

Le dernier samouraï de Kyoto

10 mars 2018

©lkg

*Kyoto*

*samourai*

Parfois, j’entre dans un restaurant japonais. Je commande un bol de riz blanc. Des légumes en saumure. J’attends, j’espère. Le bol arrive. Je me noie quelques instants dans ses vapeurs. Je regarde les grains, leur rondeur, leur brillance, leur douceur. Je hume. Je croque un radis. Le vinaigre coule dans ma gorge. J’apporte le riz à ma bouche, je ferme les yeux. Je fais glisser les grains mous sur ma langue, sous mon palais. Je me concentre. J’essaie intensément. J’attends, j’espère encore. Je n’y parviens pas. La nourriture ne parvient pas. Fade et sans expression, elle n’explose pas, elle ne rend pas le souvenir vivant. Kyoto reste absente. Je n’arrive pas à la faire surgir, je n’arrive pas à y revenir.

 Il y faisait froid cet hiver-là. La saison des cerisiers s’annonçait timidement mais elle n’était pas encore là. Les branches étaient nues ; rares étaient les bourgeons qui déjà les parsemaient.

Inattendu, lové derrière un café Starbucks, Rokkaku do, un temple bouddhiste hexagonal, étalait sa banderole multicolore devant de hauts immeubles, à l’orée du quartier de Shinkyogoku. Les habitants venaient y faire des offrandes, une prière, sonner le gong. Des sèche-cheveux vétustes, maintes fois réparés erraient sur une planche de bois où paressaient des papiers de prière. Dans la blancheur du ciel, contre le bois marron des maisons basses, les cerisiers tendaient fièrement leurs bras nus vers le soleil. Celui-ci leur envoyait des rayons doux, leur intimant de patienter.

Dans les jardins de Ginkaku-ji – le Pavillon d’Argent – derrière les sables gris érigés en œuvres d’art, j’ai paressé. J’ai gravi quelques marches, me suis arrêtée à flanc de colline. J’ai aperçu le shogun Ashikaga Yoshimasa, petit-fils ambitieux puis sage surplombant de sa retraite les jardins apaisants. Il y avait au-dessus de lui le passé d’une armée de samouraïs qui combattait violemment dans la guerre d’Onin. Mais Yoshimasa avait abandonné sa position de Seii Taishogun, il laissait l’armure et le sabre à d’autres ; il contemplait. Autour des sables gris, les arbres des jardins offraient noblement leurs visages fiers et roides, affranchis de tout artifice.

Sur le sentier de la philosophie, au bord du canal bas, l’odeur des chauffages à bois disait l’hiver et annonçait la montagne au-delà. Les cerisiers étaient, là encore, en sommeil, attendant leur heure avec acceptation, dans un mutisme vert sombre. Tout ce qui fait ici l’attrait du printemps était absent. Mais il y avait cette vie puissante qui germait sous mes pas, qui annonçait sa fulgurance à venir. Je m’en souviens.

Dans Gion à midi, les geikos* restaient fières et secrètes. Artistes raffinées, elles gardaient leur visage pour quelques privilégiés de la nuit japonaise. Les cerisiers n’étaient pas encore parés de leurs fleurs blanches et roses ; les geikos* n’offraient pas de sourire.

*samouraï*

C’est bien plus loin que j’ai rencontré Tomo. A l’est de Kyoto, dans le Butokuden qui se dessine discrètement derrière le sanctuaire Heian-Jingu.

Dans l’ère Meiji, les samouraïs avaient dû rendre les armes. A l’heure de la modernité, on les avait contraints à mettre fin aux combats sanglants dont ils étaient les acteurs. On les avait obligés à se séparer de leurs armures, de leurs sabres, de leur arrogance. On les avait niés, forcés à ne plus être qui ils étaient. Non sans combattre, iIs s’étaient éteints, ne conservant secrètement que le bushido, leur code d’honneur.

Construit en 1895, Le Butokuden, bâtiment principal du Budo Center, avait vocation à promouvoir ce qui avait été tu un certain nombre d’années au Japon : les arts martiaux et la culture samouraï dont ils étaient issus. Sous le contrôle impérial, les samouraïs renaissaient quelque peu de leurs cendres.

A l’issue de la seconde guerre mondiale, responsable de véhiculer une idéologie guerrière, le butokuden dut faire profil bas. Un temps, on y suspendit les activités d’art martiaux.

Mais, tel le samouraï invincible, le Butokuden reprit du service. Aujourd’hui, il est le repère des descendants de grands guerriers, ceux-là qui se veulent les héritiers d’une culture et d’une tradition indomptables.

Devant la porte ouverte du Butokuden, les élèves se prosternent, offrant leur respect au siège de l’empereur demeuré vide. Ils franchissent le seuil. Dans leur ombre, des pruniers en fleurs défient fièrement les cerisiers encore nus.

*samouraï*

L’entraînement de Kendo* commence. Chacun prend place, s’agenouille, présente son respect au Sensei*. Les shinaï* se croisent, les do* sont touchés, les kote* aussi. Ça et là, on entend le ki, l’énergie, se libérer.

Tomo se tient droit. Le shinai au devant du ventre. Je ne vois pas son visage, caché derrière son men, le casque du kendo. L’arbitre annonce le début du combat. Les hommes se jaugent quelques instants. Puis Tomo glisse vers son adversaire, ses bras se plient au-dessus de sa tête, le shinai s’élève, un cri retentit. le ki s’échappe du guerrier. Le shinai s’abat sur le men de l’adversaire. Touché.

Derrière son men, Tomo a le regard de l’homme qui a voyagé. Il sourit avec bienveillance même si la réserve retient encore sa fine moustache. Son arrière-grand-père était samouraï. Le dernier de la lignée. Au service du Shogun de la région, Il a dû rendre les armes. Tous les samouraïs y ont été obligés. Mais de père en fils, les valeurs et le bushido se sont transmis. Les obligations aussi, les arrogances immanquablement.

Les samouraïs étaient des gens éduqués, pour la plupart issus de grandes familles japonaises. Ils pratiquaient la calligraphie, étaient adeptes de poésie, d’art et de sciences.

Le grand-père de Tomo s’est fait médecin. Son père aussi.

Celui-ci a fait grandir Tomo dans la grandeur du Japon, de sa lignée. Il lui a enseigné le bushido, le code d’honneur des samouraïs. Bien sûr, l’enfant a appris le kendo, cet art martial directement hérité de l’art de la guerre des samouraïs. Il a écouté, il a suivi avec respect, il s’est prosterné.

Mais Tomo a des blessures. Il les raconte ouvertement, les yeux dans les yeux.

Son père était très strict. Il voulait que le Japon retrouvât sa grandeur. Car le Japon était grand. Il n’avait pas accepté la défaite de la seconde guerre mondiale. Il admirait les kamikazes. Certains d’entre eux, descendants de samouraïs, portaient leur petit sabre à la ceinture alors qu’ils allaient écraser leurs avions sur les bases ennemis. Ainsi, le nom de la famille était mis à l’honneur.

Le père a élevé Tomo pour que celui-ci incarne sa fierté. Il lui a inculqué l’honneur et le respect, valeurs essentielles des samouraïs. Quand l’enfant a eu huit ans, son père lui a parlé du seppuku*. Il a dégagé les pans de sa yukata* au-dessus de la ceinture, puis il a fait glisser son doigt froid sur le ventre rebondi de l’enfant. Expliquant minutieusement comment Tomo devrait faire s’il était amené à devoir se donner la mort. Comme un samouraï. En s’ouvrant le ventre dans la largeur, sous le nombril. Ou alors en deux temps, de gauche à droite, en diagonale, puis en travers du ventre. Comment pour cela, il devait prendre le petit sabre. Comment son père n’hésiterait pas à le faire s’il fallait défendre son pays, combattre pour l’honneur des Japonais. Tomo lui aussi devait être prêt à le faire. Il n’avait que huit ans.

A quinze, Tomo est parti aux Etats-Unis. D’un coup, le carcan s’est ouvert. Si jusqu’alors, Tomo avait baigné dans le code d’honneur des samouraïs, aux Etats-Unis, il a rencontré les chrétiens. Chez eux, il a découvert l’amour pour son prochain. Une véritable révélation. Quelque chose qu’il n’avait jamais trouvé chez les descendants des samouraïs. Il a embrassé la foi chrétienne comme on choisit sa vie. Il est devenu pasteur.

De retour au Japon, Tomo s’évertue à ouvrir le kendo et le butokuden aux étrangers. Mais ce n’est pas si simple. Certaines choses doivent rester japonaises.

Tomo continue à suivre l’enseignement de son Sensei. Il écoute quand celui-ci lui parle de nationalisme et de protectionnisme. Puis il part faire son travail de pasteur. Sur son do, il arbore fièrement, comme d’autres combattants, un sigle doré : le souvenir d’une époque déchue, les armes des samouraïs de sa famille.

La nuit est tombée sur Kyoto qui s’est refroidie. Les passants se croisent sans se voir sur les grandes artères. Tomo quitte le Butokuden, le shogun Ashigasa est déjà parti dans les nuages, le chemin de la philosophie est loin derrière moi. Dans Gion, derrières les enseignes confidentielles, les vies se jouent nonchalemment dans le rire des initiés. Les geikos et maikos sont à l’œuvre, le sake se boit la tête à l’envers. Et dans les branches des cerisiers enveloppées par la nuit, le printemps patiente encore. Tout comme moi.

 

 

geiko : terme qui désigne la geisha à Kyoto

maïko : apprenti geïko

kendo : art martial traditionnel japonais

bushido : code d’honneur des samouraïs

senseï : maître d’art martial

shinaï : baton qui remplace le sabre au kendo

do : plastron, armure qui recouvre l’abdomen des pratiquants du kendo

Kote : protections des mains et des poignets au kendo

Men : casque qui recouvre la tête des pratiquants du kendo

seppuku : rituel d’un suicide honorable au Japon

yukata : kimono léger

 

Partons en promenade à Kyoto, le long du sentier de la philosophie, avec Ezechiel Pailhes, Sleeper Train. 

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