Fictions

Le destin d’Altaf

3 mars 2015

J’ai initialement écrit cette histoire pour le concours de nouvelles aufeminin.com en août 2014. Le récit ne devait pas excéder un certain nombre de signes et le thème était « ça fait deux heures qu’il l’attend »

 

Sanaa. Vieille ville. Un vendredi d’été. A l’heure de la grande prière.

Ombre et soleil blanc disputent le pavé. A l’entrée de l’hôtel Arabia Felix, un homme fait les cent pas. Il s’appelle Ali, porte la djambia* et lisse méticuleusement sa moustache. Mais son sourcil est sévère et son œil inquiet. La main droite tapote frénétiquement une cigarette éteinte, la main gauche est agrippée à un téléphone portable. Ali n’est pas serein. La sonnerie salvatrice n’arrive pas. L’attente est insupportable. A intervalles réguliers, il observe son appareil : l’écran reste désespérément sombre.

De l’autre côté de la ville, dans l’ancien quartier juif, une femme amoureuse est en retard. Altaf tremble d’anxiété. Traîne sur les préparatifs et ne parvient pas à ajuster son voile. Sent monter les larmes et les retient. Elle doit rester forte. Elle va franchir la plus grande étape de sa vie, enfin faire face à son destin. Elle est effarée par ce qu’elle s’apprête à faire, par le chemin qu’elle va suivre.

A l’extérieur de la capitale yéménite, dans les montagnes arides, un homme a la tête recouverte d’une cagoule, les genoux au sol et les mains nouées dans le dos. C’est Peter, l’Américain. Son cœur bat très fort. La veille au soir, deux hommes armés l’ont kidnappé à la sortie d’un restaurant. Depuis il n’a pas vu le jour. Il comprend qu’un ultimatum a été fixé. Il pense à la femme qu’il aime. Il a envie de pleurer.

Dans la vieille ville, à l’Arabia Felix, le téléphone d’Ali sonne enfin :

« – J’ai récupéré l’argent.

– Et bien ! Je n’y croyais plus. J’ai peur qu’il soit trop tard. Nous avions jusqu’à la prière de midi. Mais les ravisseurs n’ont pas encore rappelé. Dépêche-toi, c’est une question de minute. »

C’est un début de dénouement, sans toutefois être une fin. Les kidnappeurs n’ont pas fait signe. Il se peut qu’ils aient changé d’avis, qu’ils n’aient pas attendu l’ultimatum, qu’ils aient exécuté son ami, l’Américain. Pourtant, quand ils l’ont contacté la nuit précédente, Ali a tout fait pour les ménager. Passée la stupeur, il a appliqué à la lettre les recommandations. Ne pas alerter les médias, ni les autorités. Réunir l’argent au plus vite. Maintenant il attend un coup de fil de leur part pour leur remettre la rançon en échange de Peter. Ça fait deux heures qu’il l’attend. Il a peur que ce soit trop tard. Le ciel s’assombrit et les nuages arrivent sur la capitale.

Altaf est assise dans un taxi qui remonte à toute vitesse la Route de la Pluie. Dans quelques minutes, sous l’effet de l’averse saisonnière, celle-ci sera inondée et impraticable. Dans quelques minutes, l’ultimatum aura expiré. Le téléphone à l’oreille, le visage voilé, elle passe un appel. La ligne est occupée. Elle s’agace. Essaye à nouveau. Rien à faire. Elle reconnaît alors la voiture d’Ali, l’ami de Peter, en bordure de route.

Les geôliers s’impatientent. Peter saisit les bribes d’une conversation où pointe l’exaspération. On y parle de retard, de trop tard. Peter comprend qu’il va être exécuté, qu’on va l’assassiner pour une cause qu’il ignore complètement. Il pense à nouveau à la femme qu’il aime. Il pleure. Le soleil blanc a cédé la place à des nuages chargés.

Ali s’est réfugié dans le hall de l’hôtel. Au dessus de lui, le tonnerre éclate. Son anxiété l’empêche d’admirer la poésie des maisons millénaires arrosées par la pluie. Il ne voit que les montagnes menaçantes dans leur ciel gris, celles qui encerclent la ville, celles où son ami est secrètement retenu. Son frère arrive enfin avec une grosse enveloppe. Il la lui arrache des mains et se rue au dehors. Il ne sait où aller ; les ravisseurs ne l’ont pas rappelé. Il regarde alors l’écran de son portable et constate qu’il a deux appels en absence. Trop tard. Il est anéanti.

Sous l’averse, il court vers sa voiture quand une silhouette l’interpelle « Suis-moi ! ». Ali ne devine rien de la personne qui le mène vers un vieux taxi jaune et blanc. Son interlocuteur, vêtu comme lui d’une thôb** blanche et d’un foulard d’homme, reste dans la pénombre de la ruelle :

« – Donne-moi l’argent pour Peter !

Ali comprend qu’il a affaire à un des ravisseurs. Mais il hésite :

– Où est mon ami ?

– Donne-moi l’argent et tu retrouveras ton ami dans deux heures. »

Ali hésite à faire confiance. Mais il n’a pas le choix. C’est sa seule chance. Il donne sa précieuse enveloppe.

 

Le taxi s’éloigne. Les yeux d’Ali s’accrochent alors à ceux de la silhouette au volant. Des yeux troublants, des yeux secrets, les yeux d’une femme. Ces yeux lui disent qu’il s’est fait piéger, qu’il ne reverra jamais son ami.

 

Au Yémen, les histoires d’amour finissent mal, souvent. Derrière le volant, dans ses habits d’homme, Altaf laisse échapper un demi sourire. Elle est proche de son but. La Route de la Pluie charrie maintenant un torrent incontrôlable que notre héroïne longe pour mener son auto à la sortie de la ville. Sur le grand pont de pierres, elle ralentit légèrement ; son abaya*** et ses papiers d’identité passent par la fenêtre. Les méandres sombres et muets avalent une masse noire informe. Les affaires de la jeune femme seront retrouvées au petit matin, quand la route aura séché. Alors, on la saura morte.

 

Le taxi jaune et blanc grimpe maintenant la montagne. L’instigateur de l’enlèvement remet une liasse de billets aux geôliers et les éloigne. L’otage tremblant est désormais entre ses mains. Le supplice cesse là, quand les mains de la femme ôtent la cagoule du prisonnier. Peter découvre alors le visage de celle qui a tout orchestré, son ravisseur. Altaf, la femme qu’il aime, évidemment, une femme si folle qu’elle s’est faite disparaître ; une femme si folle qu’elle l’a acheté, à Sanaa, au Yémen, un vendredi d’été.

 

* Poignard yéménite que les hommes portent à la ceinture.

** Longue tunique blanche traditionnelle porté par les hommes.

*** Vêtement noir qui couvre le corps des femmes, notamment au Yémen.

 

 Camping des Pins, Presqu’île de Crozon, août 2014

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