From Singapore with love

Le food-court d’Ong

4 juillet 2017

©lkg

*food-court*

J’ai marché dans Singapour. Entre les tours de plexiglas, les arbres à pluie, les shop houses, bleues, roses, rouges ou jaunes, les allées vertes émergeant des HDB, les larges avenues arpentées par les travailleurs, un lundi, dès huit heures. Dans le soleil franc et délicieux de l’équateur. Singapour. Entre modernité, indépendance, colonialisme d’hier, employés affairés et vie paisible des quartiers.

Raffles Place. Un lundi, à midi. Les écrans géants diffusent des images de plages paradisiaques. Les hauts parleurs transmettent l’animation publicitaire d’une marque de cosmétique qui a lieu à la sortie du MRT. Et de toutes parts, ils sortent des immeubles, centres commerciaux, couloirs souterrains. Par centaines, ils apparaissent dans ce flot continu, se succédant les uns aux autres. Les employés de bureaux, hommes et femmes, banquiers, financiers, investisseurs, jeunes start-upeurs plein d’avenir.

Ils émanent de cette fourmilière qu’est Raffles Place et se dispersent en tous sens ,vers Chinatown, Clark Quay et Robinson Road. Le fleuve nourricier, les shop houses, ou l’historique hawker Center de Telok Ayer.

Avec ses piliers en fer et son toit de briques ocres, cette rosace basse perdue au milieu des gratte-ciel résiste depuis 1894 à ses voisins modernes d’arrogance, si hauts perchés qu’ils prétendent l’engloutir. Mais dans cette heure de midi, quand le soleil est écrasant, c’est vers elle, la rosace de Telok Ayer, le marché de Lau Pa Sat, que tous s’engouffrent. Travailleurs consciencieux et besogneux. En pantalons de soie, blazers anglais, talons hauts, jambes galbées, robes serrées, tailleurs ajustés et souliers brillants. Comme ils sont beaux et lisses, si bien coiffés. Rien ne dépasse. Et quand ils se croisent sur le passage piéton, par dizaines, c’est un camaïeu de chemises blanches et bleues qui se dessine, une mouvance automatique sur la chaussée. Ils entrent dans le Hawker Center de Telok Ayer, cantine ouverte, sans mur ni fenêtre, où les ventilateurs géants délivrent une fraîcheur relative. Ils vont poser leurs fesses si propres sur les bancs crasseux de ce food court. Ils vont partager leur table succinctement essuyée avec les ouvriers et les vieux du quartier. C’est que certaines enseignes sont des repères secrets de grande cuisine. Malaise, japonaise, indienne, chinoise, vietnamienne ; des dim-sums à la laksa soup au chicken rice en passant par le daal et le fried rice, tout y passe. Et les prix sont modestes, comme dans tous les food-courts. Oui, déjeuner dans le hawker Center de Telok Ayer est un rituel auquel chacun se soumet plus que régulièrement.

Dans l’après-midi étonnamment légère de ce mois de juin, j’ai continué à marcher. Je me suis perdue. Je suis rentrée dans le MRT et j’ai rencontré Ong. Ong a les yeux qui pétillent. Son sourire dénonce l’espièglerie douce de l’enfant qu’il était. Nous avons décidé de faire un bout de chemin ensemble. Involontairement, nos pas nous ont emmenés vers Tiong Bahru. Les immeubles sont ceux des HDB, ces logements sociaux où une grande partie de la population locale réside. En haut de la colline, les immeubles sont posés, rouges et blancs, sur la pelouse verte. Sur le devant, ils sont plus bas, à peine quatre étages, et se déclinent en jaune et blanc, en vert tendre et vert foncé. Sur leurs façades, des chiffres rouges indiquent leur numéro, leur identité. De grands arbres chatouillent les fenêtres et posent, ça et là, des touches de jade sur le ciel bleu.

Ong, au départ, ne dit rien.  Puis il me confie qu’il aime particulièrement passer par là. Avant, il vivait ici. Sur les pentes légèrement vallonnées de Bukit Purmei, à Kampong Bahru. Dans un vieil immeuble bas de quatre étages. Ils l’ont rasé. Bien sûr, ce genre d’antiquité est voué à disparaître. De nos jours, c’est quinze étages minimum. Et les prix ont augmenté. A présent, il lui serait impossible de vivre ici. A l’époque, ses parents ne payaient que 100 dollars par mois. S’ils avaient pu, ils seraient restés ici toute leur vie.

A Kampong Bahru, au village. Le soir, en rentrant de l’école, il courait avec son frère le long de la ligne de chemin de fer. Les trains traversaient le causeway six fois par jour et voyageaient jusqu’en Malaisie. Les jours fériés, de temps en temps, Ong prenait le train avec ses parents. C’était si rapide. On partait de  Tanjong Pagar et on arrivait à Johor Bahru avant d’avoir eu le temps de fermer les yeux. On allait regarder le palais du Sultan, on faisait un peu de shopping entre les tout nouveaux gratte-ciel. Puis on rejoignait les plages, Desaru et son sable blanc bordé de casuarinas. On faisait semblant de se baigner, on s’asseyait en regardant passer les bateaux de pêcheurs, au loin, avant d’aller manger un mee goreng ou un nasi ambang. Et le soir venu, on rentrait à Kampong Bahru, les yeux clos de joie et de plaisirs simples.

Ils ont fermé le chemin de fer. Et le food-court malais qui le bordait. Avec son frère, Ong y dévorait les meilleurs mee rebus et asam pedas de tout Singapour. Ong adore la nourriture musulmane malaise.

Aujourd’hui, Ong habite dans le nord de l’île. Il n’aime pas trop. Il s’autorise parfois le rêve de revenir à Kampong Bahru. Mais tout y a tellement changé, rien n’est plus comme avant. Ils ont détruit, rasé, reconstruit. Oublié. Même les Malais sont partis. Et Ong n’a pas d’argent. Comme beaucoup de Singapouriens, il cumule trois emplois différents.

Nous arrivons à Harbourfront. Ong me fait traverser des passerelles fleuries qui enjambent une deux fois deux voies. La population semble s’être mise d’accord pour regagner au même moment, dans ce début de soirée, la gare routière. Des odeurs de lait de coco chaud, de feuilles de bananier sous la vapeur, de tamarin en bouillon et de curry suave montent jusqu’à moi. Je me tourne vers Ong. Il n’ose pas me regarder en face. Il sourit juste, comme celui qui a joué un tour. Nous continuons à marcher, nos pas de plus en plus mêlés à ceux des habitants du quartier. Nous voilà dans le hawker center de la gare routière. Ong s’assoit et me dit timidement qu’il m’invite. Ses yeux pétillent. Il me montre les enseignes autour de nous. Et me dit fièrement « Nous sommes dans le meilleur food-court  de nourriture malaise de tout Singapour ! Bien sûr, depuis que celui du chemin de fer a disparu. »

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