Chroniques d'Ouganda

Le lac Mburo et la vie animale

18 janvier 2019

©lkg, Le buffle solitaire

*Le lac Mburo*

Le Lac Mburo. Une piste en latérite à deux-cent-cinquante kilomètres au Sud de Kampala. Loin de la route, du trafic, de la circulation. L’Afrique sauvage, enfin. Presque. Nous y voilà. 

Les bruits changent tout d’un coup. La vie n’est plus la même, citadine et embouteillée. Elle est celle d’une terre habitée d’un rythme évident, naturel, en symbiose avec ce qu’elle est intrinsèquement. Cette vie se connaît et sait ce qui lui convient. 

*Le lac Mburo*

Le lac Mburo n’est pas immense comme son grand frère le lac Victoria. Mais il est suffisamment vaste, paisible et généreux pour abriter plus de trois-cents espèces d’oiseaux et quelques mammifères grandiloquents. A ses abords évoluent de paisibles impalas, des zèbres cabotins, des buffles, des phacochères étourdis, d’élégantes girafes, des mangoustes et des singes en tous genres, babouins et vervets essentiellement. Nous sommes en novembre ; la saison est humide.

C’est le tout petit matin, celui qui sait que le jour arrive avant même que la lumière soit. Cette heure appartient aux premiers insectes diurnes, ceux qui murmurent accrochés aux troncs des arbres.  Puis les oiseaux à leur tour s’éveillent ; annonçant, guillerets, les premières lueurs.  Le soleil sort progressivement du lac et devient une paisible boule blanche au-dessus de la verte savane. Dans notre hutte-tente, nous ouvrons les yeux. Le nouveau jour est là, vivant des discussions sauvages ; il est tout autour de nous et nous sommes tout entiers en lui. 

Nous remontons la fermeture de notre hutte-tente. Perchée sur un énorme rocher de granit, elle offre une vue imprenable sur le plan d’eau en contre-bas. Impalas et cobes aux yeux doux viennent déjà s’y abreuver. Nous escaladons le rocher de droite qui offre un point de vue encore plus spectaculaire sur le paysage alentour. L’immensité s’impose. Tout autour, la nature est en éveil. Quelques mètres plus bas, des gloussements se font entendre. Je me penche et aperçois une famille de babouins. Des mères avec enfants, mais aussi de gros mâles imposants. Ils font facilement la taille de ma fille de sept ans. Leur puissance et leur force sont certainement supérieures à la sienne. A la mienne aussi. Ils ne sont qu’à quelques mètres de nous et semblent convoiter l’entrée de notre tente. Alertes et très agiles, ils pourraient s’y rendre en quelques sauts adroits alors que j’aurais eu à peine le temps de poser ma tasse de thé. Notre plus jeune fils dort encore sous la tente ; je décide d’aller le récupérer avant que les primates ne m’en bloquent l’accès. Quand je ressors avec T. sur la hanche, je me retrouve face à un gros mâle. Il n’est pas menaçant. Juste animal. Nous nous toisons l’un l’autre. Je me dis que je suis la plus forte. Je suis bien obligée de me convaincre ! Le singe a dû recevoir mon message subliminal. Il bat en retraite et contourne le rocher pour rejoindre les siens. 

*Le lac Mburo*

Un peu plus tard dans la matinée, nous décidons de partir en promenade. Les enfants ont demandé à voir les chevaux du lodge en contrebas. Alex, un banyankole originaire des environs, nous accompagne. Grand et longiligne, son corps se porte avec nonchalance et sans effort apparent. Sur le chemin des écuries, il nous suggère de faire un détour par l’abri des cochons. Comme animal exotique, on a vu mieux mais les enfants sont enthousiastes à cette idée. Nous suivons Alex jusqu’à un enclos. 

La clôture est constituée de solides planches d’olivier posées à l’horizontales les unes au-dessus des autres avec des interstices de quelques centimètres. Innocent, un ami d’Alex, ouvre les boxes des cochons. Ils sortent, gros, gras et roses comme on se les imagine. Vont se vautrer dans la boue. Patauger dans la petite mare brune, bouloter les détritus jetés là pour eux.

Avant de m’extasier sur ce spectacle, mes yeux se tournent irrépressiblement sur la gauche, dans le premier box. J’y distingue un babouin. Tout raide. Etalé sur le sol. La gueule béante, les yeux clos, la cage thoracique gonflée, l’abdomen creusé, les bras ouverts sur le côté, les jambes roides, les orteils écartelés, une tache rouge sur le ventre. Une autre sur les babines. Mort. Il remplit la cage de toute sa longueur et me paraît excessivement grand. Je me dis que c’est ça qui a attiré mon regard, c’est cette grandeur. Cette hauteur suggérée. Non, c’est plus que cela. Ce sont les membres, le ventre, les pieds, les doigts si fins, cinq sur chaque main. Cet abdomen, cette cage thoracique. Cette constitution si proche de la mienne, si proche de ce que je connais, de quelque chose d’humain. L’espace d’infimes secondes, cette mort n’est plus animale, elle est humaine ; humaine jusqu’au bout des doigts et des orteils. Et cela lui confère une dramaturgie inattendue. Un sanglot aigre s’étouffe dans ma gorge. Je ne peux m’empêcher de demander à Alex ce qu’il fait là. Au départ, Alex ne voit pas de quoi je parle ; puis il me confirme que le babouin est mort mais sans m’expliquer ce qu’il fait dans le box. 

Dans le bush autour de l’enclos, ça s’agite. Ses congénères sont juste là. A quelques centimètres. La tension monte, ça gronde et ça s’énerve. Un gros babouin sort des feuillages et nous intimide. Il va de droite et de gauche, s’approche de plus en plus en grognant. Mon fils T., bien que protégé par l’enclos, est à quelques pas. Je n’aime pas ça. Je me sens à nouveau confrontée à une nature animale que je ne connais pas et face à laquelle je ne sais pas réagir. Innocent parle rapidement à Alex en banyankole en montrant mon fils. Sans comprendre, je sens les mots de l’inquiétude et du danger. Une petite voix sarcastique me dit que ce n’est pas très glorieux d’être au milieu du bush africain et d’être mis en danger non par un gros lion mais par un babouin hargneux. Je demande à Alex ce qu’ils veulent. Il me répond :

« – ils veulent le récupérer. 

  • Le babouin mort ?? 
  • Oui, ils veulent l’enterrer ».

Pardon ?? Alex prétend que les babouins enterrent leurs morts. Comme les hommes. Mon sang se glace. Je me sens mise sur le même plan que ces bêtes. Nous sommes comme deux tribus rivales. Et pour l’instant, ils ont un avantage sur moi. Ils savent ce qu’ils valent, ce dont ils sont capables, ce dont j’ai peur. Je suis humaine, ils me connaissent. Moi, je ne les connais pas. Je pense rapidement que ça va être très compliqué d’ouvrir le box, de trainer le gros cadavre et de le rendre au babouin hargneux. 

Mais Innocent contredit Alex, en anglais cette fois, pour que je comprenne :

  • Non. Il ne veut pas récupérer celui-ci. C’est son ennemi. C’est lui qui l’a tué. Il veut récupérer le bébé. 
  • Le bébé ?? 

D’infimes secondes, je crois qu’il parle de mon fils. Mais non. Aux pieds de l’enclos gît un bébé babouin. Sur le dos. Raide lui aussi. Certainement mort dans la bataille qui a précédé notre arrivée. Nous reculons. Alex veut nous exfiltrer de l’enclos. Nous sortons à reculons. Face au babouin qui roule des mécaniques. Avant qu’il n’ait le temps de faire un geste vers nous, Innocent saute la barrière et, de toute sa force, fonce sur lui, allant jusqu’à le poursuivre dans sa fuite. L’homme et l’animal disparaissent dans le bush. 

*Le lac Mburo*

Plus tard, dans l’après-midi finissant, nous avons vogué sur le lac étale. L’air était doux et caressant. Ça et là des têtes et des dos d’hippopotames sortaient de l’eau. A les voir ainsi si paisibles, j’eus du mal à croire qu’ils fussent si dangereux même si je ne m’y serais pas risquée.  Nous longeons la berge. Espionnons quelques impalas venus s’abreuver, des babouins, encore, et quelques grébifoulques d’Afrique qui semblent, comme nous, en promenade.

La barque s’enfonce dans un marais de papyrus, buisson humide qui s’agite mollement dans le vent léger. De temps en temps, des touches bleues, rouges et oranges parsèment les tiges en étoile d’une vivacité stridente. Ce sont des malachites de Gambie, les martins pêcheurs d’Afrique qui renvoient leurs couleurs vers le soleil. Plus offensifs dans leur plumage noir et blanc, les martins pêcheurs pie chassent sans discontinuer au-dessus de nos têtes alors que, posés et calme, en hauteur sur leurs nids, les sublimes aigles pêcheurs nous regardent passer sans ciller. Il y en a tant, des uns et des autres, que ça en est presque irréel, cette faune vivace et presque palpable, si ardente à vivre et à se montrer.

Dans un renfoncement, nous apercevons une imposante forme noire un peu bossue. Décadente. Solitaire. C’est un buffle. Notre guide nous le dépeint comme un « looser ». Un vieux mâle isolé qui ne vaut plus rien et qui s’est fait rejeter par le troupeau. Il tourne légèrement la tête vers nous, comme pour tenter de nous garder à distance.

La barque dérive vers lui. Il se retourne complètement et fait face. A ses pieds, un couple de francolins huppés, des perdrix locales. Ils doivent mesurer dix centimètres de haut tout au plus ; le buffle pourrait les écraser d’un simple pas. Dans un acte de bravoure purement animale, ils ont ouvert leurs ailes largement et tendent leur cou en avant, comme pour attaquer, pour prévenir de leur détermination à ne laisser avancer personne, pas même un vieux buffle looser. Ils sont prêts à tout pour protéger leurs œufs cachés sous une feuille juste aux pieds du mastodonte. Celui-ci renifle, oscille, secoue la tête et les cornes. Nous nous éloignons. Le buffle nous tient en respect autant que les francolins huppés le défient. La distance enfin, est raisonnable. Le vieil animal nous harangue une dernière fois de son museau puis se retourne et évite miraculeusement le nid. Avant de disparaître dans le bush, le mammifère nous lance un dernier regard lasse, empli de désespoir et de solitude. 

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3 Comments

  • Reply Anonyme 20 janvier 2019 at 10:21

    Impressionnant!!

  • Reply Anonyme 30 janvier 2019 at 12:09

    Un superbe voyage et dépaysement en attendant mon train à la gare de Bordeaux !

    • Reply Laetitia KGuilbert 16 février 2019 at 9:41

      Merci !

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