Le souffle du Yémen

Le souffle du Yémen #3

18 avril 2015

Pic©IngeWethalFratras


Cela fait trois semaines que le Yémen est bombardé toutes les nuits. Que des civils sont poussés hors de leurs maisons, que des enfants sont blessés, tués ; que l’approvisionnement en nourriture, médicaments, essence, gaz, eau se raréfie ; que les expatriés se résolvent bien malgré eux à fuir dans les derniers avions et quelques bateaux qui osent approcher les côtes dangereuses. Le Yémen que j’ai connu a définitivement disparu et le sourire que je lui attribue porte désormais un rictus de douleur.

C’est le drame et la débandade.

Bien que les trajectoires soient très différentes, le destin du Yémen suit tragiquement celui de la Syrie. Deux merveilleuses contrées, à la beauté et à l’histoire millénaires, riches d’un patrimoine inestimable. Mises à terre parce que quelques idiots en manque d’hégémonie profitent d’une situation de détresse confuse. Martyrisées parce que ces mêmes idiots tentent d’imposer l’image du chaos pour justifier leur intervention ou asseoir légitimement leur pouvoir. Au milieu, il y a le peuple qui comme toujours meurt dans une lutte où il n’est rien qu’une poussière sur l’échiquier de quelques infimes plus grands que lui.

Je suis touchée dans ma petite chair égocentrique parce que j’ai vécu le Yémen. Dans un temps où nous le pensions déjà en grande difficulté, face à d’énormes défis, mais où l’espoir et la perspective d’une construction patiente et réfléchie de l’avenir étaient sa plus grande force. Ces espoirs se sont amenuisés ces derniers mois et viennent de prendre un sacré coup dans le cœur avec l’attaque aérienne qui s’abat sur le pays et les conséquences humanitaires dramatiques que cela implique. Je ne comprends toujours pas comment on peut prétendre vouloir aider un pays en l’attaquant ? Comment bombarder une nation pourrait l’aider à s’en sortir ?

A Sanaa et Aden, les quelques citoyens avec qui je reste en contact ne prennent ni parti pour les Houthis, ni pour le Président Hadi en exil. Cette opposition réductrice ne les concerne pas. Ils ne se sentent ni sunni, ni chiite, ni pro Arabie saoudite, ni pro-Iran. Ils se veulent avant tout Yéménites. Ils mènent des campagnes pacifistes sur les réseaux sociaux où ils appellent à la fin des attaques aériennes et revendiquent une identité yéménite en rupture avec l’image habituellement relayée par les médias occidentaux. Leurs slogan sont #Kefayawar (stop la guerre) et #OurYemen (notre Yémen). Ce Yémen là existe ; ce Yémen jeune, dynamique, optimiste, tourné vers le futur, empli d’idées citoyennes. Et c’est celui-là le vrai Yémen, c’est celui-là que nous devons défendre et sauver.

Je suis angoissée. Je pense à chacune des personnes qui a fait partie de notre vie là-bas. Chaque visage croisé, chaque sourire échangé. Nous n’avons fait que passer, nous avons pu partir quand nous l’avons voulu. Eux ne le peuvent pas. C’est leur pays ; leur identité. Ici, en France, sur la côte atlantique, je m’endors chaque nuit bercée par le va et vient des vagues. Depuis trois semaines, mes amis yéménites ne dorment plus que par intermittence, bousculés par les bombardements et les explosions voisines. L’approvisionnement en eau déjà problématique est devenu une véritable source d’angoisse dans la plupart des régions. L’électricité est coupée depuis cinq jours dans nombres de quartiers de Sanaa. Il n’y a plus d’essence, plus de gaz, plus de nourriture. A Aden, là où les combats au sol font de nombreuses victimes, il n’y a pas de quoi soigner les blessés. Si certains bateaux de MSF et d’autres avions humanitaires ont pu atteindre le Yémen, cela reste trop peu pour subvenir à l’urgence de la situation.

Je pense à mes amis. Au matin, j’envoie des emails, je vérifie les présences des uns et des autres sur les réseaux sociaux. Je dis quelques mots doux…. Armes bien faibles pour les soutenir dans le calvaire qu’ils endurent.

J’ai laissé une partie de mon cœur à Sanaa car la vie y était insouciante, souriante et pleine d’avenir. Comment oublier la magie que transmettent ce pays et ses habitants ? La capitale millénaire aux maisonnettes de conte de fée est un paradis perdu. Cette ville et ce pays sont en train d’être assassinés. Nous sommes en train de laisser mourir la jeunesse et l’élan qui y flottaient il y a encore si peu de temps.

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1 Comment

  • Reply Antxon 20 avril 2015 at 4:08

    Bravo, voilà qui est dit justement…

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