Portraits

L’île de Ré de Cécile

6 septembre 2016

©Szolkin

*Ile de Ré*

L’île de Ré nous rappelle sur le sable doux des vacances. Une balade à vélo, une glace à Saint-Martin, une aigrette dans les marais salants, un premier baiser au bout de la jetée, à quatorze ans.

Mais pour Cécile, l’île de Ré habite d’autres souvenirs. 

Cécile[1] est issue d’une famille italienne qui s’est installée en France, près de Grenoble, à la fin des années 50. Des immigrés d’hier. Elle est aussi la dernière d’une fratrie de cinq filles. Elle se remémore ses années au préventorium Louise de Bettignies, sur l’île de Ré.

Parce que nous étions une famille d’immigrés, l’assistante sociale passait régulièrement. Quand j’avais quatre ans, elle a décidé de m’envoyer prendre l’air à l’île de Ré. Parce que je ne grossissais pas. J’avais ce problème : chez moi, je ne mangeais pas. Alors l’assistante sociale a proposé à ma mère de m’envoyer quatre mois par an à l’île de Ré. Ma mère n’a pas dit non. Et nous sommes allées, avec Lisa ma sœur aînée qui avait le même problème, quatre mois par an, à l’île de Ré. Au couvent Louise de Bettignies[2]. Ça a duré huit ans. 

Ça a bien changé l’île de Ré 

Nous voyagions toutes seules, en train, avec ma sœur qui avait neuf ans quand j’en avais quatre. Je ne sais plus d’où on partait, le trajet qu’on faisait, mais on nous mettait toutes les deux dans le train et à un moment, on arrivait à la Rochelle.

La sœur venait nous chercher. Elle arrivait dans sa deux-chevaux. Exactement comme dans le gendarme à Saint-Tropez. Avec elle, on visitait un peu la Rochelle. On se promenait toutes les trois et à un moment, elle disait qu’il fallait y aller. On prenait le bateau, et ensuite, on arrivait au dortoir. Ce ne sont pas de grands souvenirs. Je me souviens de certaines choses, de l’environnement, mais pas du fait d’être arrivée. Je me souviens juste que j’étais triste. Je l’étais dès le début.

A l’époque, le couvent accueillait un orphelinat et des enfants comme moi. L’iode de l’océan Atlantique était peut-être censé nous faire manger davantage. En tous cas, on marchait beaucoup ; tout autour il n’y avait que la mer et le sable. Aujourd’hui, le couvent Louise de Bettignies n’existe plus. J’y suis retournée avec mon mari pour voir. A la place ils ont construit un lotissement avec plein de pavillons. Ça a bien changé l’île de Ré. A l’époque, il n’y avait rien. Pas de pont, pas de voiture. Cécile sourit.

Il y avait plusieurs dortoirs. Je n’étais jamais dans le même que Lisa, certainement parce qu’elle était plus grande. Je me souviens que les soeurs prenaient  ma valise et choisissaient nos tenues chaque semaine. Pendant tout le séjour, nous n’avions pas accès à nos affaires personnelles. Les soeurs géraient tout ; on ne pouvait jamais choisir ce qu’on voulait porter.

Les filles étaient séparées des garçons mais sinon, nous étions tous mélangés ; les orphelins et les pensionnaires longue durée comme moi.

Pas de lettre, pas d’appel, rien.

Mon père était ouvrier, ma mère faisait des petits ménages mais elle ne travaillait pas spécialement. Elle dit que c’est l’assistante sociale qui avait pris la décision de nous envoyer à l’ile de Ré chez les soeurs. Mais c’est sûr que de ne pas avoir deux d’entre nous pendant plusieurs mois, ça lui faisait moins de travail. Ça l’arrangeait bien. Là-bas, nous étions logées et nourries, ça ne coûtait rien à mes parents.

Nous partions début mai. Mais nous continuions l’école au couvent. Jusqu’au 15 août, tous les matins. On reprenait le 1er septembre. Je rentrais chez moi après la rentrée des classes, vers la fin septembre. Je passais tout l’été loin de ma famille. Juste avec ma sœur Lisa. Pendant ce temps mes parents et mes grandes sœurs rentraient en Italie. Nous n’y allions pas. Nous restions à l’Ile de Ré. Nous ne passions jamais l’été avec mes parents. Pendant tout le séjour, pendant ces quatre longs mois, nous n’avions pas de nouvelles. Pas d’appel, pas de lettre, rien. Et il n’y avait pas de portable à l’époque.

C’est sûr, je le vivais mal. A chaque fois que le départ s’annonçait, je pleurais. Et quand après les 4 mois au couvent venait le moment de rentrer chez moi, j’étais très contente. Pour autant, je n’ai pas le souvenir d’en vouloir à ma mère. Sauf une fois, au retour de l’île de Ré, je n’ai pas parlé pendant trois mois. Maman a fini par m’emmener chez le médecin pour voir s’il y avait un problème. Il s’est avéré que chez les autres, je parlais. Il n’y avait que chez moi que je ne parlais pas.

Je me rappelle que c’était aussi dur pour Lisa. Elle hurlait pour ne pas y aller. Affectivement, c’était très difficile pour elle. De cinq ans mon aînée, elle réalisait plus ce qu’il se passait. Alors que je me laissais porter par elle, elle avait ma responsabilité. Ça devait être lourd à porter. Moi, je savais qu’elle était là. Si j’avais un problème avec les petites, j’appelais ma sœur. Elle me protégeait toujours. Elle arrivait et mettait une claque à celle qui m’embêtait donc j’étais tranquille. Cécile sourit.  

Une fois, j’ai attrapé des poux. Les sœurs voulaient me raser la tête. Lisa s’est interposée. Elle a dit à la sœur « Si vous touchez un cheveu à ma petite sœur, je vous tue ! » Après elle a dû réciter 36 Ave Maria. 

Elle avait cette responsabilité vis-à-vis de moi. Elle avait beau être dans un autre groupe parce qu’elle était plus grande, elle restait proche de moi. Elle disait toujours « ma petite sœur, ma petite sœur ». Encore maintenant, elle fait très attention à moi… Oui, Ça a dû être dur pour elle. 

A un moment elle a arrêté d’y aller et j’y suis retournée toute seule pendant trois ans. Elle avait dû dépasser l’âge. Moi aussi j’étais plus grande alors. Mais c’était quand même difficile.

Le diable, les rats et la tendresse

Nous suivions une éducation religieuse très stricte. Il y avait la prière du levée, la prière au petit-déjeuner, la prière à midi, la prière le soir et la prière au coucher. Il y avait aussi le catéchisme tous les jours et la messe le dimanche matin. Moi je lisais les évangiles parce que j’avais une bonne élocution.

Les bonnes sœurs nous parlaient toujours du diable. J’en ai encore peur aujourd’hui. La nuit, elles nous disaient que si on faisait des choses, le diable allait venir nous chercher, qu’on passerait du mauvais côté, qu’on brûlerait en enfer, etc. Il y en avait même une qui venait quand nous dormions ; elle se mettait la lampe torche sous le menton, comme ça, et elle se plantait devant notre lit jusqu’à ce qu’on se réveille. La lumière nous gênait, alors on se réveillait, et là, on hurlait bien sûr.

Quand j’avais 7 ou 8 ans, j’avais tellement peur la nuit qu’une copine du dortoir venait dans mon lit. On dormait toutes les deux comme ça et le matin elle partait avant la première prière. Mais un jour, on ne s’est pas réveillées et les sœurs nous ont trouvé toutes les deux dans le même lit. Elles nous ont séparées. Au catéchisme, elles m’ont expliqué que ce n’était pas bien d’aimer une fille. J’avais 7 ans, je ne comprenais pas ce qu’on me disait. J’ai dit qu’on avait peur mais elles nous ont mises à part et on n’a plus eu le droit de se voir jusqu’à la fin des quatre mois. On n’était plus dans le même dortoir, on ne faisait plus partie du même groupe. Et on s’est moqué de nous. Tout le monde riait de nous. L’autre fille a dû plus en souffrir que moi parce que ses parents avaient fini par venir la chercher.

Malgré ça, en règle générale, les sœurs étaient gentilles. Elles avaient de l’humanité. Surtout la mère supérieure. Un jour, à la cantine, on nous a servi des endives au jambon. Je n’aime pas ça. Donc je décrète que je ne mangerai pas. Les monitrices (qui elles n’étaient pas des sœurs ; c’étaient des civiles) veulent m’obliger. L’une d’elle, Véronique, voulait vraiment me forcer. Et je ne voulais pas. Et je suis têtue. Je m’entête à refuser. Au bout d’un moment, elle me prend le bras et me dit « Je vais te mettre à la cave et les rats vont te manger. » J’ai tellement hurlé que la mère supérieure a entendu de son bureau et est venue voir à la cantine ce qu’il se passait.

J’étais dans tous mes états. Je hurlais, je tapais par terre. La mère supérieure a réprimandé la monitrice. A moi, elle m’a dit que je devais rester à table mais que je n’étais pas obligée de manger mes endives. Et qu’on ne me mettrait pas à la cave. Et que ce n’était pas vrai, qu’il n’y avait pas de rat dans la cave.

Elle était très bien cette mère supérieure. D’ailleurs, je n’ai jamais vraiment eu de problème avec les sœurs. Dans l’ensemble elles étaient gentilles avec nous. La mère Renée par exemple, elle était sévère mais tendre. Quand elle voyait qu’on pleurait elle venait et nous consolait. Bien sûr, il n’y avait pas de contact tactile, il y avait une barrière physique ; elles ne nous prenaient pas dans les bras. Mais elles étaient quand même là pour les gros chagrins.

Les pompons des marins 

Nos journées étaient très rythmées. On allait à l’école le matin ; à midi on mangeait, on faisait la sieste jusqu’à 15 heures, et on partait marcher jusqu’à 18 heures. On ne faisait que marcher en fait. On faisait le tour de l’île à pieds, avec les monitrices, entre filles. Parfois, les garçons se joignaient à nous. Quand il pleuvait, on faisait des petites poupées avec les coquillages qu’on avait ramassés sur la plage. Ou du macramé. Ou des pompons pour les militaires. Oh oui, on en a fait des pompons pour les marins à l’île de Ré ; des cartons entiers. Après le dîner et la prière, extinction des feux à 20H30. Il n’y avait pas la télé bien sûr. La plage on n’y allait pas si souvent que ça ; peut-être deux fois dans le séjour. Et les monitrices nous réunissaient dans une gigantesque bouée pour qu’on ne s’échappe pas ! Mis à part ça, on étudiait beaucoup. On apprenait à lire et à écrire. Je sais en tous cas qu’à chaque fois que je rentrais chez moi, j’étais en avance sur mes camarades grenoblois.

La puberté

Les sœurs prenaient soin de nous. Nous avions une visite médicale à l’entrée, à la sortie, et aussi pendant le séjour. Il y avait un carnet de suivi dans lequel notre croissance et d’autres informations étaient répertoriées. Pour autant, je n’avais pas un menu spécial pour me faire grossir ; on mangeait tous pareil et on mangeait bien : petit-déjeuner, déjeuner, goûter, dîner.

La sexualité et les choses comme ça, on n’en parlait pas ! Je me souviens, un jour, j’ai eu des saignements. Ça a commencé là-bas pour la première fois. J’avais 10 ou 11 ans. Je ne savais pas ce que c’était et j’ai eu très peur. Donc j’ai appelé une sœur et je lui ai montré ma culotte. Elle m’a emmenée avec elle au bureau de la mère supérieure. Elles ont parlé ensemble et m’ont donné un gros cachet. Je me rappelle, je n’avais jamais vu un cachet aussi gros. Il était énorme. Comme une pièce de deux euros. Je ne savais pas ce que c’était. Je ne sais toujours pas. J’ai pris le cachet. Elles ne m’ont rien expliqué. Elles m’ont juste dit que ce n’était pas normal, que c’était trop tôt pour moi. De toute façon, je ne savais pas de quoi on parlait et je n’avais aucun moyen de remettre en cause ce qu’on me disait. J’ai cru que j’avais eu quelque chose de bizarre, que je m’étais blessée sans faire exprès. En tous cas, je n’ai plus eu de saignement jusqu’à l’âge de 14 ans.

Cécile, qui a quarante-neuf ans aujourd’hui, n’a pas pu avoir d’enfant. Pour autant, elle ne fait pas de lien entre ce cachet et la stérilité. Elle n’y pense même pas et n’accuse personne.

Ce qu’il reste 

Je n’ai gardé contact avec personne. Je n’en ai pas eu envie ; jamais. Je me rappelle, une fois, à la fin du séjour, une fille m’a demandé pourquoi j’étais contente. Elle pleurait à cause de mon départ imminent. Moi j’étais contente parce que je voulais rentrer chez moi. Je voulais juste renter chez moi. D’ailleurs, je n’ai aucun souvenir d’amitié forte avec d’autres filles. Peut-être parce que j’avais ma sœur au début. Mais surtout parce que je savais que j’étais juste là pour 4 mois. Et je n’avais pas envie de m’attacher à cet endroit-là. Les gens que j’y fréquentais représentaient cet endroit. Et je n’y étais pas heureuse. Alors je ne me serais jamais attachée à eux.

Mais je ne me sens pas traumatisée. A la fin du séjour, on rentrait à la maison, on était contentes, on renouait avec nos autres sœurs. Et de toute façon, avec ma mère, il ne faut jamais trop se plaindre ; ça ne sert à rien, c’est comme ça.

Mais par contre, je sais que je garde, quand je dois partir seule, une appréhension du voyage. J’ai toujours une appréhension du départ. C’est la même que j’avais quand j’étais petite et que je devais prendre le train. L’angoisse de savoir ce qu’il va m’arriver pendant le voyage.

[1] Les prénoms ont été changés.

[2] Cécile parle du « couvent » Louise de Bettignies ; il s’agirait plus probablement de ce qu’on appelait à l’époque, le préventorium Louise de Bettignies ; un établissement sanitaire et éducatif. Des écoles de plein air, ouvertes à l’année, qui accueillaient des enfants nécessitant un régime scolaire ou sanitaire spécifique. Les sœurs y étaient très présentes.

 

A présent, je vous propose de partir en voyage avec la chanteuse Eskelina, merveilleuse voix suédoise qui nous conte, en français, de jolies histoires. Elle apaise, elle transporte, elle vous plonge en poésie. Eskelina est pour moi une merveilleuse pépite qui m’accompagne dans les instants doux du réveil.

 

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