Fictions

Marilyn

2 septembre 2017

©lkg

 

A Saint-Mandé, j’ai souvent pensé à toi. Plusieurs fois, j’ai voulu t’appeler mais me suis toujours réfrénée. Tu faisais ta vie, je construisais la mienne. Qu’aurais-je pu te dire après tout ce temps ?

Quand l’horreur est sortie au grand jour, je vivais encore dans cette ville de proche banlieue. C’était le début de soirée ; j’avais passé la journée à la Villette, à un atelier d’intégration pour migrants. Il commençait à faire froid. J’étais sortie du métro ; l’odeur des pizzas du camion ambulant m’avait assaillie. J’avais hésité à faire la queue. J’étais seule ce soir-là et mon frigo était vide. Mais je n’avais pas pu m’arrêter. Je n’avais pas osé prendre le temps, choisir parmi une carte que je ne connaissais pas, attendre mon tour. Il fallait que j’avance, que je rentre chez moi. Je m’étais engagée dans l’avenue du Général de Gaulle. Passant devant le traiteur japonais puis chinois, les magasins de vêtements et le Royal Comptoir. Les serveurs y étaient beaux et plein de prestance dans les bois vernis de la brasserie. La lumière était chaude. J’avais passé mon chemin. J’avais traversé le boulevard Victor Hugo. J’avais hésité à obliquer vers la droite mais je m’étais retenue. Le soir, ces rues de traverses peuvent être sombres. J’étais restée sur l’avenue du Général de Gaulle. Etais passée devant la boulangerie, la poissonnerie, puis l’enseigne Picard. Là encore, j’avais hésité. Mais je n’avais pas envie d’avoir froid en cherchant dans les rayons de surgelés un plat qui puisse me réchauffer l’âme et le cœur, me réconforter, combler le vide. J’avais encore, à cette époque-là, un peu de fierté. Je ne pouvais pas assumer le plat surgelé Picard dans ma solitude. Alors j’avais continué à remonter la rue et m’étais finalement engouffrée dans le dernier traiteur japonais avant l’église. J’avais rapidement choisi un menu M, la soupe miso, la salade de choux et le salmon don avec un supplément avocat. Le serveur m’avait offert un jus de litchie pour me faire patienter. Il était glacé et démesurément acidulé.

Accoudé au comptoir, un couple attendait. La femme me tournait le dos. Je ne voyais d’elle qu’un demi visage dont les yeux m’étaient cachés par une mèche de cheveux noirs. Elle avait la peau blanche et tirée. Une ride profonde traversait le milieu de sa joue. Comme une balafre. Au-dessus du menton, les lèvres, très fines, peintes dans un rouge éclatant, semblaient conter de terribles choses. Face à elle, l’homme était plus visible. La cinquantaine grise, il l’écoutait, crispé, la bouche tétanisée par un indicible. Je ne pus que tendre l’oreille vers leur conversation.

Les mots, au départ, m’étaient inaudibles. Murmurés, à peine assumés, ils finissaient par claquer dans l’oreille tant ce qu’ils transmettaient était inavouable. Ils disaient l’horreur.

L’histoire prit forme peu à peu. Mon cerveau reconstitua les éléments. Le fait divers. L’enfant, le train, l’hôtel ; l’enfant, la plage, la nuit, le froid des vagues. L’abandon. Un frisson remonta mon échine. Glaçant.

J’avais travaillé toute la journée, n’avais pas allumé la radio, ni vérifié mon fil d’actualité, ni lu un journal. Et dans ce traiteur japonais, un peu avant vingt heures, à travers des lèvres trop rouges, je prenais connaissance du fait-divers macabre qui avait occupé les esprits de tous les Français ce jour-là, et plus encore, de tous les Saint-Mandéens. Cet acte terrible, incompréhensible, inexplicable. Cet acte qui ne pouvait que susciter l’horreur, le dégoût et la haine. L’œuvre d’une horrible marâtre.

Les journalistes étaient venus, ils avaient cherché à en savoir plus sur elle, évidemment. Mais personne n’avait été capable de les renseigner. Tout le monde tombait des nues. Aucun voisin n’avait rien remarqué. Personne ne connaissait cette femme. Celle dont les clients du traiteur japonais se plaisaient à décrire la sorcellerie et l’inhumanité n’avait jamais fait parler d’elle auparavant.

Dans les jours suivants, seule dans mon appartement, j’avais pensé à elle. Les yeux sur les embouteillages et le périphérique, j’avais tenté de la voir. J’avais erré dans Saint-Mandé, me disant que nous nous étions peut-être croisées, que j’avais peut-être vu la petite jouer au parc, lancer du pain aux canards. J’avais continué, imaginant mes pas dans les siens.  Vers le lac, les manèges, les appartements au bord du chemin de fer. J’avais marché, emmitouflée, les mains glacées, les yeux en moi-même, solitaire. Puis j’avais pensé à toi. Me disant que ça aurait été étrange de te revoir à ce moment-là. Que toi aussi, ce fait-divers devait te bouleverser. Te retourner complètement. Tu étais peut-être à Paris, peut-être pas si loin de moi. On aurait pu se prendre un verre. En parler ensemble. Revenir sur le passé, sur cette histoire ; ce drame. Mais bien sûr, ce n’était pas approprié. C’était impossible. Alors je ne t’ai pas appelé. J’ai pris le train, l’avion, et j’ai retrouvé celui qui alors m’aimait ; mon compagnon.

Comme une coïncidence fortuite, l’été suivant, Marilyn se mariait à Fort-Mahon. Contre vents et marées, elle continuait à vivre et sûrement à sourire. Ce fut ma tante qui m’envoya l’invitation. Me couvrant de mots doux et me confiant que ma cousine aimerait vraiment que je sois là, auprès d’elle, le jour de son mariage.

Je n’étais pas retournée dans le Nord depuis le drame. Comme toi, j’avais fui le plus loin possible, écrasée par un poids innommable. Il avait fallu que je m’échappe, que je fuis, que je puisse m’oublier, ne plus être moi. J’avais quitté la mer éblouissante, le soleil rasant, les marais secrets. L’amour de ceux qui m’entouraient, qui se serraient les coudes, qui riaient autour de moi depuis ma plus tendre enfance. Je n’avais pas eu la force de continuer à partager les rires. Pas eu la force d’être moi, d’assumer mon horreur. Tu sais tout cela.

Au départ, j’étais persuadée que je n’irais pas. Je ne pouvais pas remettre un pied là-bas. Mais j’avais grandi. Et en m’invitant à son mariage, Marilyn m’envoyait un signe, un appel. Elle avait besoin de moi. Elle avait besoin que je sois auprès d’elle. Je ne pouvais pas l’ignorer, lui dire non, décliner son invitation. Je lui devais cela. Il fallait que je revienne, pour elle. Dans l’amorce de cet été brûlant de 2015, je m’apprêtais donc à repartir vers mon passé. Notre histoire.

J’avais pensé venir pour la journée puis repartir de nuit, après le dîner. Mais ma tante avait invité mon compagnon et ses enfants. Elle voulait les connaître, savoir quelle était ma vie, si diffuse soit-elle. Elle avait donc suggéré que nous arrivions un peu plus tôt et que nous nous installions à la Clinche. La maison de mes parents était vide depuis des lustres. Je n’avais pas su quoi en faire ; pas pu chérir non plus que liquider. La sœur de ma mère entretenait donc amoureusement les murs de poussière dans le souvenir d’un temps déchu.

Elle se fit une joie d’ouvrir la bâtisse pour nous. J’avais pensé que l’émotion viendrait submerger mes premiers pas dans cette maison mais les rires des enfants l’habillèrent d’un éclat inédit. La couleur s’immisça jusque dans les couloirs sombres, jusque dans la salle de bain bleue, et toute la noirceur qui surnageait encore dans mes souvenirs s’estompa. Mes parents n’étaient plus là, mon lit d’enfant avait disparu. J’avais trente-trois ans, un compagnon qui m’aimait et ses enfants à cajoler. J’avais une vie à moi. Imparfaite mais une vie que je m’étais construite. Bien loin de l’adolescence. Du drame. Du mal. Je me sentis bien, revenue à moi-même.

En été, les villes balnéaires du Nord sont gaies et d’une blancheur lumineuse. Les cornets de frites se promènent sur l’avenue de la plage où nous déambulons en maillots et mini-shorts car le soleil est là. Nous louons des voitures vélos où nous sommes quatre à pédaler, nous provoquons des accidents, nous rions à gorge déployée. Beaucoup sont rouges de trop de plage. Tous sont heureux des sceaux et des pelles qui se marient aux épuisettes des petits-enfants qui enfin rendent visite.

Nous profitâmes donc des plages interminables et de leurs vagues grises. Des dunes blondes bordées d’herbes folles. Nous fûmes si heureux dans ces jours précédant le mariage.

Je savais qu’il fallait que je passe voir Marilyn. Pour parler. Pour qu’elle me dise, pour que je lui explique. Mais je ne l’avais pas fait. J’avais repoussé. Me complaisant dans ce bonheur inattendu d’être de retour chez moi et d’en être heureuse. Profitant de cette surprise, cette facilité, avec les miens, sans penser au passé.

Puis le jour du mariage arriva. Il avait lieu à l’église, à quelques mètres de l’avenue de la plage. Nous étions peu nombreux. Ma tante était là, bien sûr. Et les six frères et sœurs de Marilyn ; mes cousins. Un oncle éloigné et sa compagne, une voisine fidèle, quelques visages vieillis et mal connus, des connaissances lointaines, des amis d’enfance. Une trentaine d’invités égarés dans cette église peu avenante. Je n’en avais pas envie, mais j’allais saluer chacun. Je présentais mon compagnon, ses enfants. Il y avait une joie sincère chez ceux qui me retrouvaient et m’accueillaient les bras ouverts. Une joie que je ne pouvais pas rendre entièrement mais qui me toucha dans un coin reculé de mes entrailles. « C’est la p’tite à Robert ! » disaient-ils. « Elle ressemble à sa mère », continuaient-ils. Personne n’ajouta rien. Personne ne murmura dans mon dos. Personne ne mentionna le drame.

Enfin je saluai le marié. Dans un costume gris trop large.

Pas rasé, les cernes violets et le visage affaissé. C’était Mickaël. Le dernier petit ami que j’avais connu de Marilyn. Ainsi, pensais-je, il était resté avec elle. Il ne l’avait pas abandonnée. Toutes ces années, ils ne s’étaient pas quittés. Ils avaient tout enduré, ensemble. Je baissais les yeux. Il ne me reconnut pas et me serra la main comme à une inconnue. Je ne dis rien.

Elle entra. Seule dans l’ouverture de la si grande porte. Nimbée de lumière. Tel un ange. Une apparition.

Il faisait si chaud ce jour-là. Les bêtes d’orage s’étaient infiltrées jusque dans l’église et buvaient notre sueur. Petits points noirs et collants sur la peau suintante. Les enfants avaient les joues rouges et les cheveux plaqués sur le front. Ils jouaient avec les carnets de messe et en avaient fait des éventails.

Marilyn avançait à petits pas serrés et gauches, seule et souriante. Dans une blancheur généreuse et immaculée malgré la chaleur. Son sourire énorme bordé de deux joues rebondies. Elle n’avait pas changé. Tout en rondeur et en pureté. Ses cheveux blonds indisciplinés lui frisaient toujours le regard et ce jour-là, elle manqua trébucher. Elle se rattrapa à un banc, porta sa main gantée sur son sourire qui n’en devint que plus large, pouffa, se prit les pieds dans sa trop longue traîne, mais se remit en marche jusqu’à l’autel, en titubant. L’assistance rit joyeusement, et nous aussi. Son futur mari eut l’ombre d’un geste vers elle, comme un bras qui aurait voulu soutenir mais qui n’en avait pas l’élan.

La cérémonie dura plus d’une heure. C’était une véritable messe de mariage. On communia. Marilyn mangea le corps du Christ et but son sang. Je ne l’avais jamais vue se prêter à ce jeu dans notre enfance. Il y eut plusieurs choses de dites. Sur la patience de l’amour, sur l’amour divin, sur la fidélité, sur les enfants à venir. Je ne pus m’empêcher de tressaillir. Je regardai le visage de Marilyn. Elle ne cilla pas. Elle souriait toujours.

Elle fut enfin mariée.

On sortit de l’église. Le soleil était brûlant. On lança du riz et des pétales de rose. Marilyn fit mine de s’abriter, riant à gorge déployée, époussetant son corsage, occupant sa place avec largeur et allégresse. A ses côtés, Mickaël paressait gauche et incertain. Mais dans ses yeux vitreux, je vis bien une étincelle, quelque chose comme de la joie.

On fit une belle fête. Simple et pleine d’entrain. Dans un restaurant de bord de mer collé aux dunes. Je dansais avec mon compagnon, avec ses enfants, avec de vieux copains. Je bus un peu. Je pensais à toi. J’avais envie, après toutes ces années, d’être dans tes bras, de sentir ton corps, encore, frôler le mien. Tu n’étais pas là. Evidemment. Qu’avais-je cru ? Marilyn entraina chacun, força les récalcitrants à rire, invita les vieux à se trémousser, réchauffa les cœurs les plus timides. On s’aima ce soir-là. Grâce à Marilyn.

Mon compagnon et ses enfants partirent le lendemain. Je restai seule, à la Clinche. Je pris cette décision un peu abruptement ; au réveil. Quand je réalisai que je n’avais pas encore parlé avec Marilyn. Qu’il fallait que je le fasse. Que j’en avais besoin, que j’étais venue pour cela.

Sa mère m’avait dit qu’elle faisait des ménages dans les hôtels pendant la saison. Que le lundi, je pourrais la trouver pour sa pause déjeuner vers Les Terrasses. Que parfois Mickaël l’y rejoignait.

J’avais marché seule, dans les dunes, toute la matinée. Le sable était gris et la mer si lointaine. Je repensais à toi. Je savais que tu ne m’avais jamais quittée. Même en aimant d’autres hommes, je t’avais toujours aimé toi. J’en fus triste soudainement. J’eus à nouveau envie de t’appeler mais que t’aurais-je dit ? Que j’étais heureuse dans ma vie ? Que j’adorais mon métier, que j’avais trouvé un homme qui prenait soin de moi, que je n’avais pas d’enfant à moi mais que c’était tout comme ?

Elle était seule, tout en rondeurs, assise à une table face à la mer, sirotant un monaco-grenadine. Comme avant. Elle me dit que sa mère l’avait prévenue. Qu’elle s’était attendue à me voir débarquer. Qu’elle était contente. Elle me serra fort contre elle. Je sentis sa poitrine écraser mes bouts de seins, son large ventre me remplir, sa sueur m’inonder.

« – Ça fait plaisir, me dit-elle. Que tu sois venue. J’étais pas sûre que tu viendrais. Après tout ce temps…

-Je ne pensais pas que tu m’inviterais un jour à ton mariage.

– Et qu’est qu’t’as cont’ ça ?

Elle souriait toujours. Mutine et innocente. Je ne sus quel était le sens de sa question. Je ne pus m’empêcher de penser qu’elle voulait me faire dire quelque chose, qu’elle voulait que nous parlions. Mais son sourire demeurait frais et naïf, sans arrière-pensée.

-Tu sais bien Marilyn.

-Tu pensais pas que j’me marierais ?

Elle éclata de rire.

Le silence prit le pas de nos mots ;  Marilyn souriant toujours.

Je n’arrivais pas à dire, à articuler les syllabes, à aborder le terrible sujet. Ce caillou au fond de mon ventre.

-Bon, et toi, raconte ! C’est qui ce beau gars ? »

Je marchais à nouveau sur l’avenue de la plage, seule. Les goélands volaient bas et les nuages recouvraient de plus en plus le ciel. La mer me fit peur. Je ne savais pas où aller. Après ce que nous nous étions dit, ma tête bourdonnait de trop de souvenirs.

Quand j’avais fini par en venir à ce qui me minait depuis toutes ces années, Marilyn avait haussé les épaules puis sourit, m’assurant qu’elle ne m’en voulait pas. Qu’elle ne m’en avait jamais voulu. Pourquoi m’en aurait-elle voulu ? Ce n’était pas ma faute. Elle avait gardé la bouche fermée sur ces mots, comme si c’était une évidence, comme si la question ne se posait même pas. En la regardant m’innocenter ainsi, si simplement, je m’étais sentie encore plus mauvaise, encore plus sale. J’avais eu envie d’enfoncer ma tête profondément dans son décolleté pour qu’il m’empêche de respirer, pour qu’il m’étouffe. Qu’il me tue. J’avais tellement mal, tellement honte depuis toutes ces années. Je ne l’avais pas aidée. Je l’avais laissée faire, laissée commettre l’horreur, puis je l’avais dénoncée. Non, ce n’était pas ma faute répétait-elle. Et en prison, elle avait appris plein de choses, me confia-t-elle. Et surtout, elle avait trouvé la foi. Et la foi l’avait sauvée. De ses erreurs, de sa grosse bêtise. Elle me prit dans ses bras et m’y garda de longues minutes.

J’étais bouleversée. Avec sa douceur habituelle, Marilyn minimisait mon rôle. Elle n’avait jamais pensé que c’était de ma faute. Que j’aurais pu faire quelque chose. Je m’en voulais encore plus. J’avais envie de lui crier dans les oreilles que j’étais coupable, qu’il fallait qu’elle m’en veuille, qu’elle ne devait pas m’aimer, qu’on ne pouvait plus s’aimer elle et moi. Qu’une horreur inommable nous reliait. Mais je savais que son menton posé sur mon crâne souriait. Alors je ne fis rien. Je gardais tout à l’intérieur. Entre mon ventre sec et son corsage.

Je ne pouvais plus retourner à La Clinche. Là où notre vie à tous les trois, avait basculé. Je pris la voiture et m’éloignais. Roulais d’abord vers Quend. Puis vers Colline Beaumont,  Conchil, Waben et finalement Berck. La mer était encore lointaine, inatteignable. Presque absente.

C’était sans doute là que je voulais retourner depuis toujours. Là où nos premiers émois nous avaient menés, toi et moi, en toute innocence, des années auparavant. Nous n’avions pas seize ans. Tu disais que tu m’aimais. C’était si solennel et si entier. Si pur. Le fruit d’une longue réflexion. Un engagement si profond.  Je t’aimais alors. Même si j’étais bien incapable de prononcer des mots si graves. Il y avait ce vieux van squatté par Mickaël en bord de plage. Il nous l’avait prêté. Nous y étions restés de longues heures. Tremblants de honte et d’amour. Entre les dunes. Ce ne fut pas si beau que nous l’avions imaginé. Mais ce fut nous. Sur la plage de Berck. Tu m’avais dit qu’un jour, quand nous serions plus grands, tu voudrais des enfants avec moi. Je t’avais répondu que tu étais fou de penser à ça.

Quelques jours plus tard, dans le soir finissant, Marilyn avait déboulé chez nous à La Clinche. Elle avait terriblement mal au ventre et venait se réfugier auprès de moi, sa petite cousine. Elle savait que mes parents n’étaient pas là, sortis en mer pour la pêche de nuit. Elle nous avait donc trouvés, toi et moi, enlacés sur le canapé, apprenant encore à nous aimer. Elle avait pensé que je pourrais l’aider, que je l’aiderais.

Elle se tordait de douleur et nous avions pris peur. Tu avais dit qu’il fallait appeler un docteur. Elle te l’avait interdit. Ces derniers temps, elle mangeait n’importe comment, elle avait même pris un peu de poids ; quelque chose devait lui rester sur l’estomac. Elle était partie dans la salle de bain pour vomir. La maison était silencieuse d’inquiétude. Assis sur le canapé, nous échangions toi et moi des regards désemparés. Que se passait-il encore avec ma cousine ? Que devions-nous faire ? Tu trouvais ça vraiment bizarre. Et elle restait trop longtemps absente. Ne la voyant pas revenir, j’avais descendu le long couloir qui menait à la salle de bain. Pas un bruit n’en sortait. Mais sous la porte fermée, un rai de lumière filtrait. Et du sang coulait. J’avais crié. Hurlé. Tu avais accouru. Défoncé la vieille serrure d’un coup d’épaule. Marilyn était à genoux sur le carrelage bleu. Sans son pantalon, sans sa culotte. On voyait tout. Tout était béant. Plein de sang. Et il y avait, entre ses grosses cuisses roses, un bébé violet. Tout fripé. J’avais hurlé encore. Marilyn avait murmuré que ce n’était pas grave. Qu’il respirait. Elle s’était redressée, avait attrapé le petit animal et l’avait secoué. De ses mains ensanglantées. Il avait geint. Elle avait posé le bébé sur son ventre et nous avait demandé de la laisser.

C’était ma grande cousine. Elle savait des choses que j’ignorais. J’avais obéi. J’avais fermé la porte. Nous étions retournés dans le salon, abasourdis. Tu m’avais dit qu’il fallait appeler les secours. Ou au moins ma tante. J’avais refusé. J’avais dit qu’il fallait attendre les instructions de ma cousine. Je sentais le danger. Je voulais la couvrir. Tu devenais nerveux. Tu disais que c’était dangereux. Qu’on ne pouvait pas la laisser seule dans la salle de bain, sur le carrelage bleu. Avec ce bébé. Tu avais dit qu’il fallait le protéger. Qu’il faisait froid. Que le cordon n’était pas coupé. Qu’on ne savait même pas comment s’y prendre. Que ma cousine et son bébé avaient besoin qu’on les aide. Je t’avais répondu qu’il fallait la laisser faire ; qu’elle savait ce qu’elle faisait. Nous avions attendu. Regardant nos montres en permanence sans avoir conscience du temps qui s’écoulait. Puis nous avions perçu du bruit, des pas dans l’escalier. Nous avions attendu encore de longues minutes avant d’oser retourner dans la salle de bain.

La porte était ouverte, la lumière éteinte. Il n’y avait plus aucune trace de Marilyn ou du bébé. Tout était propre et javellisé. Tu m’avais dit que ce n’était pas normal ; je m’étais énervée. Je t’avais dit que tu ne servais à rien, que tu ne comprenais rien, que c’était des histoires de filles ; qu’il fallait mieux que tu rentres chez toi. Tu avais les yeux gris et le regard lourd. Tu étais sorti sans faire de bruit. J’étais montée et j’avais trouvé Marilyn allongée dos à moi dans mon lit de petite fille. Une respiration tranquille soulevait ses épaules. Elle ronflait.

Mes parents étaient rentrés aux aurores. Ce fut mon père qui trouva le bébé dans les toilettes. La chasse d’eau ne l’avait pas évacué. Ses épaules étaient trop larges pour passer dans le conduit.

Il était monté, m’avait vue accroupie devant la porte de ma chambre, m’avait battue en hurlant de rage. Puis il avait couru chez toi et t’avait battu aussi. Marilyn ronflait toujours dans mon lit d’enfant.

*****

Ça fait dix-sept ans. Dix-sept ans que nous avons fui, chacun de notre côté ; dix-sept ans que j’avance avec le bébé de Marilyn coincé dans le fond de mon ventre, mon impuissance. Ce bébé qui nous a séparés, toi et moi. Ce bébé qui a effacé nos premières amours, notre première étreinte, dans un van caché par les dunes, en été.

Après les mots de Marilyn et mon errance de Fort-Mahon à Berck, j’ai décidé de vendre La Clinche. Cette maison peut bien disparaître à présent.

Je suis restée à Berck. J’ai pris une chambre dans un hôtel à cinq minutes de la plage. Dans la fin de l’après-midi, je suis sortie. Les souvenirs continuaient à revenir en pagaille, mais avec plus de douceur. Marilyn et son sourire étaient passés par là.

La mer n’était encore qu’un murmure de vagues sur l’horizon. Des familles sillonnaient le sable étale et gris, n’y laissant que leurs ombres allongées. Des chars à voile passaient à toute allure. Un cheval partait au galop. Je marchais en direction du murmure, face au soleil qui s’en allait. Le sable avalait mes pieds nus et me portait vers l’eau trouble. J’eus peur d’aller trop loin. Je finis par m’assoir. Le soleil disparaissait ; la mer avait commencé son ascension. J’avais froid mais je restais. Je repensais à elle, à la maman de Saint-Mandé. A son trajet en train depuis Paris jusqu’à cette plage de Berck pour y abandonner son enfant. Son bébé. Sa fille.

Le vent s’était levé. La mer remontait de plus en plus vite. Je la vis s’approcher dans un grondement éclatant. Elle était là ; inébranlable et majestueuse. Il fallait que je me lève. Je ne pouvais plus rester. J’aurais voulu pourtant. Faire quelque chose. Sauver l’enfant. L’empêcher de se faire avaler par la marée ; empêcher les vagues d’engloutir sa vie innocente. Mais c’était trop tard, évidemment.

Je me mis à courir.

Saint-Jean-de-Luz, août 2017

 

 

 

 

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