From Singapore with love

Le matin de Singapour

2 décembre 2017

* Le matin de Singapour *

Dans l’aube de Singapour, face à la mer. Le soleil sur l’horizon s’échappe de l’océan. Inonde le ciel  de traînées roses ardentes. Un instant, suspendu entre la nuit et le jour. En quelques minutes, passe du rose au jaune au blanc cristallin. S’élève de la mer au ciel. L’aube a passé.

Chaque jour, le dessin de Singapour diffère. Paysage en perpétuel mouvement.
On ne peut rien prévoir. La journée éblouit puis se couvre d’averses. Les îles au loin disparaissent sous un rideau gris. Réapparaissent quelques instants plus tard ; nouvelles, autres, transformées. Lumière éclatante.

* Singapour *

Pour rejoindre mon travail, je traverse la ville en co-voiturage . Dans les derniers mètres, je marche. Je descends une grande avenue ; une quatre fois quatre voies, dirions nous chez nous. Mais ce n’est pas une autoroute pour autant. C’est une grande artère bordée d’arbres luxuriants – bananiers, palmiers, arbres à pluies – d’immeubles blancs, rouges, bleus et de maisonnettes individuelles.
 Dans cette heure matinale, point d’embouteillage ni d’énervement. Tout semble couler : les voitures qui se succèdent quand le feu est vert, les passants qui marchent posément sur les trottoirs arborés, le décor, de jaune, de rose et de gris tendre.

Tous les matins, comme un balai bien orchestré, sur les 400 mètres où je marche à pieds, je croise les mêmes personnes. La femme d’affaire à trottinette, l’homme au ventre bedonnant, le vieux aux sacs plastiques sur sa bicyclette mille fois rafistolée. Comme l’éternel retour du même. Bien sûr, il s’agit des jours où il ne pleut pas. S’il pleut, j’emprunte le trottoir d’en face où je peux marcher plus à l’abri avant de m’engager un peu plus bas sur la passerelle qui enjambe la grande artère. Fleurie de bougainvilliers mauves.

Mais s’il ne pleut pas – heureusement dans la majorité des cas – je traverse la route en amont, à hauteur de la station service. Je la traverse en deux temps, sur un passage piéton. C’est là que je commence à les croiser. Les gens de l’entreprise. Tous les matins, immanquablement, je les croise par petits groupes de trois ou quatre. Je sais qu’ils appartiennent à l’entreprise parce qu’ils sont tous habillés pareil. Un jean et un polo bleu nuit cerné de bandes oranges et labellisé par un écusson de la même couleur sur la poitrine. Ils marchent par deux ou trois, suivent tous le même itinéraire, avancent dans la même direction. Certains portent de la main droite un sac plastique jaune d’or avec des lanières rouges et un logo chinois sur le devant. Dedans, je distingue des compartiments carrés ; leur repas du midi.

La route reste calme en dépit de la largeur de l’avenue. Les voitures sont encore endormies dans le demi-matin. Les feuilles des arbres bruissent sagement, les oiseaux chantent, un coq égaré appelle timidement.

En descendant l’avenue, j’en croise à nouveau plusieurs. Ils sortent des bus rouges et violets par petits groupes. Ce sont essentiellement des femmes mais il y a aussi des hommes. Certains viennent d’encore plus haut sur l’avenue.

Je ne sais pas où ils vont travailler, quelle est cette entreprise. Je voudrais leur demander mais je n’ose pas. Quelque chose me retient. L’incongruité de ma question peut-être. Je me dis qu’un jour il faudra que je les suive, que je sache où ils vont.

Quand j’arrive à une centaine de mètres de mon travail, il y a un petit parc sur la droite, de l’autre côté de l’arrêt de bus. Les enfants des écoles à l’entoure en profitent largement, mais il y a aussi, pour les adultes, des machines pour s’exercer. Des éliptiques, des vélos, des barres, des altères, le tout forgé dans un fer lourd et solide. La peinture blanche et bleue s’écaille laissant apparaître des points de rouille, mais le tout fonctionne parfaitement. C’est une chose commune en Asie que ces salles de gym en plein air offertes à tous et parsemées dans les parcs urbains. Les personnes âgées et les plus jeunes se les accaparent, surtout le matin et le soir.

Chaque matin, quand je passe devant ce parc entre 7h20 et 7h25, je vois une femme de l’entreprise. Elle porte le polo bleu nuit distinctif. Un jean et des crocs roses délavées. Elle fait du vélo. Sur une des machines vieillottes. Ses cheveux sont coupés à la garçonne, la racine sombre s’éclaircit vers l’orange au dessus des oreilles. Une mèche retombe sur son front. Son dos est droit et glabre. Sa tête par contre, est penchée vers l’avant, sur son téléphone portable qu’elle tient de la main droite. Ses membres sont maigres, même à travers le jean je m’en rends compte. De là où je l’observe, je lui donne une soixantaine d’années.

Je ne sais pas quand cette femme a attiré mon attention pour la première fois, j’ignore depuis combien de temps exactement j’arrête mon regard sur elle, plusieurs secondes, tous les matins. Mais dès le premier jour, ce qui a retenu mon attention, c’était qu’elle pédalait à l’envers.

Assise sur la selle en fer, le dos bien droit sur le vélo immobile, ses jambes font le mouvement inverse de la normale. Je la regarde, et je ne vois que cela. Ses jambes qui vont en arrière au lieu d’aller vers l’avant. Ses jambes qui moulinent paresseusement dans le mauvais sens. Ce mouvement contraire. Au début je suis intriguée. Mais plus je la regarde et plus cela me gêne. Ce mouvement incongru sur le vélo immobile. Ce n’est pas normal, ce n’est pas harmonieux, ce n’est pas comme cela devrait être. Ça me démange. J’ai envie d’aller vers elle, de lui dire « Mais vous pédalez à l’envers ! Ça a beau être un vélo statique, vous pédalez à l’envers ! » J’ai envie de remettre son mouvement dans le bon sens, de lui montrer, de la forcer. Mais je ne le fais jamais. Quelque chose me laisse immobile sur le trottoir gris.

Et toujours, le lendemain de la veille, après avoir croisé ses collègues à polo bleu nuit sur mon chemin, je la retrouve, elle, dans le parc, en train de pédaler à l’envers, avec ses crocs roses usagées, le nez dans son portable. Et ses jambes, qui vont à l’envers. Inévitablement, elle est toujours là, entre 7h20 et 7h25, dans la lumière du matin nu, sous les arbres feuillus.

Mais il y a trois jours, j’ai été retardée. De cinq bonnes minutes. Un passager avait traîné, les feux étaient tous au rouge, je n’ai pas pu traversé au bon moment, je n’ai pas croisé les visages habituels. Quand je suis arrivée au parc, je l’ai immédiatement cherchée. La selle était vide dans la lumière blanche de cette fin novembre. Il n’y avait personne. Les pédales ne bougeaient pas. Le vélo était à l’arrêt. Complet. Solitaire. Vide, abandonné. Seules les feuilles des arbres semblaient en mouvement. Comme un murmure à peine avouable qui aurait dit  » Tu l’as ratée ».  Je m’immobilisai net. Incrédule. Mon coeur se serra. Quelque chose, en moi, se brisa. Il y eut, d’infimes secondes, un manque énorme, une injustice.

Je me remis en marche, la tête baissée. Mais alors que mes pas commençaient à prendre une cadence rapide, une ombre fluette sortit d’un bosquet juste à ma hauteur et me bouscula. Un polo bleu nuit à écusson. Des cheveux oranges. Une peau lisse et tendre. C’était elle. Ce fut très fugace et très rapide, mais j’eus le temps de la voir de près. Elle était en réalité beaucoup plus jeune que ce que je m’étais imaginé. Elle n’avait pas plus de trente-cinq ans. Avait le fond de l’oeil dur et une énergie insoupçonnée. Je me retournai sur elle. Elle continua à marcher au devant, vers l’entreprise.

* Singapour *

Hier, quand je suis arrivée à hauteur du parc à l’heure habituelle, la femme pédalait à l’endroit.

 

* De la langueur et de la douceur avec Scotch & Sofa *

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