Fictions

Là-bas, à Mayotte

8 juin 2015

©LifeofPix

C’était sa sixième grossesse. Elle espérait que ce soit la dernière. Elle avait bien essayé de contrôler sa fertilité mais tout ne dépendait pas d’elle. Le baobab souriant avait décidé à sa place, et surtout, Sahil l’aimait bien au-delà de ses sentiments et savait le lui démontrer. En épouse convenable, elle se donnait sans protester et pouvait avouer, dans un sourire confus de rougeur, qu’elle recherchait ces moments d’intimité où tout était si facile et si intense en elle et entre eux. La prochaine fois, il faudrait pourtant qu’elle se déplace à la grande ville et aille voir ce fameux médecin qui savait régler ce problème de femme.

Toujours est-il qu’elle en était à son huitième mois et qu’en dépit des circonstances, elle était épanouie. Elle connaissait ces formes qui l’enveloppaient et en tirait la fierté de celles qui savent ce pour quoi leur corps est fait. Au dedans il y avait cette existence en ébullition qui s’illustrait par des mouvements saccadés, des rotations puissantes, des coups inattendus. Elle souriait, seule avec son gros ventre, contentée de cette beauté qui se développait en elle et que les autres ne pouvaient pas ressentir. Elle savait ce qui allait se passer quelques semaines plus tard ; la magie des premières contractions, la sagesse qui alors descendrait en elle pour accompagner son enfant vers la vie, et enfin, la rencontre avec son bébé, cet  être innocent empli d’une personnalité qui lui serait propre, de cris, de rires et de larmes qu’elle saurait reconnaître à des kilomètres. Oui, malgré l’absence de revenus, l’habitation exiguë, les cinq premiers enfants grandiloquents sur leurs destins pessimistes, elle était à présent toute de joie et d’optimiste envers cette future naissance. Elle ne se posait pas de questions, tout allait bien se passer, elle le savait. Il fallait juste attendre. Que la chaleur passe, que la pluie vienne, que les vagues se cabrent, que les cyclones se réveillent. Elle passait des heures allongée sur la terrasse chaude, grosse et dégoulinante, légèrement rehaussée par deux vieux coussins, s’abreuvant de jus de tamarin et de bananes vertes aux épices, le regard au loin, au dessus de la forêt humide et de la mangrove absorbante, au delà des collines suintant de verdure, au delà d’une vision réductrice de sa vie que d’autres verraient vouée au drame et à l’échec. Elle était portée vers l’horizon lointain, celui d’un océan vaste et infini, profond et bienfaisant ; un océan dont l’odeur piquante parvenait jusqu’à ses narines et la faisait sourire.

Sa belle-mère et sa belle-sœur s’inquiétèrent avant elle. Elles vinrent la trouver dans un de ces après-midis interminables où l’on n’attend rien et où seul subsiste l’espoir hypothétique d’une nuit fraîche à venir. Elle leur sourit, leur offrit du jus et les écouta.

Il est vrai que tout raisonnement sensé aurait fait le constat d’une situation plus que précaire et de l’impossibilité d’envisager un avenir autre qu’englouti dans la boue stagnante de la mangrove pour l’enfant à venir. Au mieux, il ne mourrait pas de faim. Mais elle n’était pas dans ces préoccupations-là et ne l’avait jamais été. Qu’il y en ait un de plus ou un de moins ne changerait pas le cours des choses et la vie était un don de Dieu dont il fallait se réjouir. Elle l’accueillerait sans inquiétude, car tel était son destin.

Sa belle-mère et sa belle-sœur lui firent néanmoins une suggestion. Inattendue. Elle reçut la proposition avec calme, sans la rejeter immédiatement. Bien sûr, elle savait que ça se faisait ; elle avait des connaissances qui y avaient eu recours, mais elle n’avait pas pensé s’y intéresser un jour. Elle passa deux jours avec l’idée de côté dans sa tête, sans toutefois en parler à Sahil car cela n’avait pas assez mûri dans son entendement et elle n’était pas certaine de pouvoir formuler clairement et correctement les choses. Elle regardait ses cinq enfants qui grandissaient comme elle-même avait grandi, dans une pièce unique, les corps et les pieds se chevauchant sur les paillasses la nuit, les corps et les pieds sommairement vêtus et chaussés le jour, les corps et les pieds malnutris et déformés toujours. Cela ne l’attristait pas. Bien sûr, on pouvait avoir plus ; un peu plus de chaque chose, mais ce n’était pas pour eux. Selon sa belle-mère et sa belle-sœur, ce pouvait être le devenir pour son enfant à naître. Elle réfléchit.

Un soir, elle se décida à parler à Sahil. La journée avait été chaude et douce, chacun avait mangé et bu à sa fin. Ils étaient allongés sur le matelas vétuste qui leur servait de lit et aux pieds duquel ronflaient leurs cinq enfants. Ils étaient dans de bonnes dispositions.

Sahil n’était pas homme à se poser de questions. Il travaillait à la plantation comme son père ; certains de ses enfants l’y avaient déjà rejoint. Il abordait chaque jour comme un retour identique du précédent, sans interrogation ni discussion superflues. C’est pourquoi il ne comprit pas immédiatement les mots formulés par les lèvres vanillées de sa femme. « Bébé », « Mayotte », « accouchement ». C’était les mots qu’il fallait retenir. Il en avait conscience. C’était ces mots-là qui comptaient, ces mots-là qui disaient et faisaient tout. Il n’en avait pas d’autre à prononcer, pas d’autre à opposer. Il regarda le grand baobab au dehors qui lui souriait. Il ne dit mot. Il consentit.

C’est ainsi qu’elle s’engagea vers un chemin inconnu sans toutefois avoir pris une décision réfléchie quant à ce chemin. Elle descendit vers la côte, regarda l’océan infini et lui fit une confiance absolue.

La traversée se passa comme on peut supposer que se passent ce genre d’équipées mal préparées sur des embarcations trop chargées et en déséquilibre sur les vagues tempétueuses. Interminables, périlleuses, mortelles. Mais elle arriva à bon port, Sahil la soutenant d’un côté, et elle soutenant son ventre démesurément gros, ce ventre éprouvé par le voyage impromptu, ce ventre tiraillant en bas et au devant, ce ventre où pointait une existence qui ne tarderait pas à sortir. On se rendit chez le cousin, celui chez qui on patienterait jusqu’à l’échéance. Le cousin leur dit que l’hôpital était réputé, que tout se passerait bien, qu’ils avaient pris la bonne décision.

L’échéance ne tarda pas à venir ; il faut dire que les voyages en kwassa-kwassa ne sont pas recommandés aux femmes arrondies. Elle se rendit à la maternité, prête à donner la vie. Le travail ne fut pas long et l’enfant arriva dans le calme d’une mère expérimentée et confiante. C’était une fille. Alors notre héroïne fut inondée de bonheur ; ce bonheur propre aux naissances, à la magie de la création, à la promesse d’avenir. Elle su qu’elle avait pris une décision et que cette décision était la bonne. Comme les murs de la maternité de Mayotte étaient chauds et rassurants ! Comme le chemin au devant était clair et limpide ; infini comme l’océan ! Elle nomma son enfant Bahati. Et obtint un beau certificat de naissance.

Deux jours plus tard, alors qu’ils étaient en route pour le dispensaire, des policiers vinrent les chercher pour les expulser. Elle et son mari n’avaient pas le droit d’être là ; ils étaient en situation illégale. Il fallait quitter Mayotte. Immédiatement. Elle comprit que c’était dans ce moment que sa décision prenait son effet. Que c’était dans ce moment que sa décision devenait réelle. Douloureuse. Elle respira profondément. Embrassa le front chaud de son bébé tout neuf et confia Bahati aux bras du cousin. Puis elle suivit docilement Sahil et les policiers sans se retourner.

De retour sur sa terrasse, elle retrouva le baobab qui souriait toujours.

 

Saint-Jean-de-Luz, juin 2015

 

 

 

 

 

 

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