Mon Journal d'hiver

Mon canadien, mon journal d’hiver #3

27 janvier 2016

©OC3N Photographie

Cet article fait partie de la série #Monjournaldhiver , sur le modèle de #PaulAuster.  Lisez le premier billet, puis le second, pour vous imprégner. 

 

Récemment, j’ai eu la visite de Julie et de son chum. Un Canadien. Ou plutôt un Québécois 😉 Ils revenaient d’un voyage d’un an en Asie. Ils avaient les yeux et le coeur encore tout embués d’un décalage et d’un ailleurs que je leur enviais.

Julie, je l’ai rencontrée à Bordeaux. Nous avons partagé les bancs de l’Institut d’Etudes Politiques, mais surtout, le 79 rue des Ayres, colocation inoubliable, tendre et joviale, amoureuse et extatique.

Au départ, je devais occuper l’appartement avec deux copains, Pierre et Philippe. Cela avait beaucoup tracassé mon amoureux du moment qui avait longtemps tenté de m’en dissuader. Mais Pierre et Philippe s’étaient désistés, et je m’étais retrouvée seule avec un superbe duplex à deux pas de la place Pey Berland. J’avais passé une annonce à l’école. Et j’avais rencontré Tuula. Puis Juliette. Nous avions pris un café. Et l’amitié avait commencé là.

Un Finlandais venait de briser le coeur de Tuula et elle portait encore un peu de cette rupture quand nous nous sommes rencontrées. Moi, j’attendais que mon amoureux descende de Paris pour notre premier weekend dans l’appartement. Mais deux jours avant son arrivée ; il m’appela et murmura des mots à peine articulés, à peine assumés. Il me quittait. Drame. A l’époque, je ne me rappelais pas avoir jamais autant souffert. Les larmes coulèrent évidemment. Les cris. Les insultes. Mais les copines étaient là. Tuula, Juliette, Sophie, et Julie.

Quelques semaines plus tard, ce fut au tour de Juliette de se faire abandonner. Les larmes à nouveau. Les cris ; le téléphone qu’on jette contre le mur. Et les copines encore. Et une chanson, déjà rétro, qu’on s’écoute en boucle, le nez dans les mouchoirs, le baladeur sur la moquette, les écouteurs partagés « Tout doucement ».

En juin, Tuula rejoignit la Finlande et Ullika vint la remplacer. Son petit ami l’aida à s’installer. Puis il repartit en Allemagne. Un jour, le téléphone sonna. Je décrochai. C’était lui ; il voulait parler à Ullika. Je compris de quoi il retournait ; je compris que c’en était encore un qui allait quitter l’une de nous. Par téléphone. Et re-drame. Et re-pleurs. Et re-les copines.

Voilà. Nous étions toutes célibataires. Inéluctablement. Au 79 rue des Ayres. Oh oui, quelques jeunes hommes passaient. S’amourachaient ; s’attardaient ; le temps de quelques danses. Puis repartaient. On s’amusait bien finalement. Il y avait de la gaieté après les larmes.

Bien sûr, il y eut une crémaillère. Elle vit débarquer les flics à grands coups de matraque dans notre porte. Nous fûmes bonnes pour une amende et un petit jeu d’intimidation propre à ceux qui ont une once de pouvoir. Ce fut marrant. C’était le couple de soixantenaires du rez-de-chaussée qui nous avait dénoncées.  Le lendemain nous leur offrîmes un bouquet de fleurs pour nous excuser de la gêne occasionnée. Ça, c’était tout Juliette. On parla, on s’aima ; bref, on oublia les griefs de la veille. Cinq mois plus tard, l’homme décéda d’une crise cardiaque. Je me souviens de sa femme ; sa veuve ; toute menue, toute chétive ; toute surprise. Douloureusement prostrée. Nous apportâmes des œillets blancs.

Julie, si elle n’habitait pas au 79, était une de la bande. Elle logeait sur le campus.  Notre amitié s’était scellée lors d’une soirée étudiante. Je lui avais laissé mon numéro de téléphone au cas où elle avait un souci pour rentrer chez elle.  Elle m’avait appelée à trois heures du matin. Je lui avais ouvert ma porte. On avait partagé les croissants au petit déj.

Julie, qui est partie au Canada. Et y est restée. A l’époque, le Canada, le Québec, c’était mon rêve. J’avais dans la tête d’y aller moi aussi. Mais mes pas m’ont emmenée vers d’autres contrées et je n’ai pas encore vu le Saint Laurent et ses baleines.

Alors quand Julie et son chum sont venus à la maison ; quand nous avons refait le monde, révolutionné le tri des déchets et la cuisine espagnole, nous avons parlé levain. Oui, Julie et son chum aimeraient bien faire leur pain. Donc je leur ai montré. J’ai fait comme quand j’étais enfant, dans la cuisine, avec ma mère. Elle me donnait un peu d’eau et de farine. Pour m’occuper les mains pendant qu’elle faisait « la vraie cuisine ». Elle ignorait alors que la farine et l’eau mélangés donnent naissance au levain. C’est aussi simple que ça. C’est un jeu d’enfant ; le levain et le pain. J’aime cette simplicité.

Cette fois-ci, mon levain a goûté au sirop d’érable. Il est canadien. Il va m’emmener très loin ; sur le Saint Laurent, observer les baleines. Merci Julie et Chum.

 

 

 

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1 Comment

  • Reply Anonyme 27 janvier 2016 at 7:39

    dislike (de jalousie)

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