Parfums d'Asie, Portraits

Revenir à Hanoï

15 mars 2017

©Vietnamauthentique.com

* Revenir à Hanoï *

Il y a quinze ans, les vélos, par milliers, se déversaient sur le pont Long Biên. Le soleil brûlait l’acier rouillé qui enjambe le fleuve rouge. Déjà les touristes affluaient. J’en étais. Nous en étions. Quatre jeunes filles de vingt ans, le sac à dos rempli de mots et de quelques peintures.

Il y a soixante-trois ans, Pham Thi Liên était « laissée », à Hanoï. Elle y était née. Avait passé ses premières années avec ses parents, ses sœurs et ses grands-parents maternelles. Dans la grande maison près du lac de l’Ouest. Il y avait des orchidées partout ; de la cuisine jusqu’au plafond. Des mauves sombres et des tendres fuschias, des blancs purs et des jaunes scandaleux. Des orchidées par centaines. Son père les adorait. Et puis, il y avait eu la guerre. Au milieu de tensions de plus en plus fortes. Thi Liên avait quatre ans. Il y avait dû y avoir quelques heures de chaos, des heures au cours desquelles des rumeurs avaient couru, des menaces avaient été proférées, certains avaient dû sentir le basculement approcher, des voisins avaient certainement parlé, pronostiqué. On avait senti le danger. Des décisions avaient été prises. Des choix avaient été faits. Ou alors, il n’y avait pas eu de choix ni de décision, juste l’instinct et la précipitation. Mais l’irrémédiable s’était produit. Ils étaient tous partis pour le Sud. Le père, la mère et les sœurs. Ils avaient quitté Hanoï. D’un coup. Sans la petite. Ils l’avaient laissée avec ses grands-parents. Avec son grand-père qu’elle aimait tant. La petite, c’était Pham Thi Liên.

Ils ne pouvaient certainement pas savoir. Ils avaient dû penser que c’était temporaire. Que la situation ne durerait pas. Que le Vietnam ne se séparerait pas en deux, ou juste pour quelques jours, quelques semaines. Comment auraient-ils pu prévoir que la partition durerait plus de vingt ans et qu’ensuite, il serait impossible d’être réunis pendant dix ans encore ? Ou alors, au moment de partir, Thi Liên faisait la sieste et on n’avait pas voulu la réveiller. Ou alors, c’était elle qui avait refusé de partir, refusé de quitter son grand-père qu’elle aimait tant. Parce qu’elle ne savait pas. Parce qu’elle n’était qu’une enfant et qu’elle ne comprenait pas. Et les adultes non plus d’ailleurs ne pouvaient pas savoir.

Vingt ans plus tôt, ou à peu près, Pham Van Xuan, quittait la maison familiale de Khuong Ha à Hanoï, ses larges chambres et sa cour désuète, son père médecin et sa belle-mère peu aimante pour marcher vers le Sud et se construire une vie. Il s’arrêtait dans les bars, goûtait à l’opium et aux paradis artificiels, partageait le chemin d’une troupe de théâtre et finissait par atteindre Saïgon et ses campagnes environnantes.

Hanoï, il a bien fallu qu’ils te quittent tous.

*********

Mars 2017. Je suis de nouveau à Hanoï, avec mes enfants. L’eau a coulé sous les ponts.

Hanoï, tu as changé. Thi Liên et plus encore Van Xuan te reconnaitraient-il seulement ?

Tu n’es plus ce que qu’ils ont connu. Et pourtant, tant de choses, en toi, demeurent. Bien sûr, les vélos se sont effacés au profit des voitures puis des scooters mais ta frénésie reste la même. Au premier soir, souvent, tu effraies le nouvel arrivé. Il y a en toi trop de bruits, trop d’agitation, trop d’histoires aussi. Tu cries dans tous les sens et tes rues si étroites semblent des autoroutes vouées à faire circuler ces milliers d’habitants qui grouillent dans tes entrailles. Mais quelque chose demeure. Quelque chose de ton temps millénaire ne s’efface pas.

Le lac Hoàn Kiêm. L’eau y est si verte. Un vert sombre et profond. Un vert kaki. Qui cache profondément les dragons, les épées, les tortues centenaires et les drames familiaux. Le lac Hoàn Kiêm est un mystère d’une étrange beauté. Le cœur d’une ville si forte et si fière. Si jeune aujourd’hui. Il invite celui qui passe à la promenade. Il est celui où les personnes âgées se retrouvent dès l’aube pour leur taï chi quotidien. Même dans le froid de ce mois de mars où le soleil ne veut pas percer. Il est celui où la jeunesse hanoïenne exulte d’une joie pure et presque ingénue, une joie sans borne qui fait oublier la gravité d’hier.

Dans les trente-six rues du vieux quartier, les échoppes débordent de colifichets en plastique faits à la va-vite et les marchandises s’amoncellent de l’arrière-boutique jusqu’au trottoir. Mais ça et là, une gargotte propose le pho millénaire à tout heure du jour. Les odeurs de cuisine surgissent à chaque coin de rue, quand un réchaud rouillé propose un bun cha parfumé d’herbes généreuses, ou que quelques brochettes grillent sur un barbecue.

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1954. Thi Liên ne comprend pas pourquoi ses parents ne reviennent pas la chercher. Pourquoi ils ne sont plus là. Il y a une souffrance énorme. Celle d’une enfant qui n’a pas d’explication et qui n’a que sa tristesse pour interpréter les choses. Elle grandit ainsi. Avec cette tristesse à l’intérieur. Et cet espoir aussi que tout redevienne comme avant. Ses grands-parents sont très aimants. Mais il lui manque cet amour particulier, l’amour que les enfants attendent seulement de leurs propres parents. Cet amour indescriptible et essentiel, si doux et si chaud partout. En grandissant, elle comprend que ses parents sont à Saïgon, de l’autre côté. Mais aucune communication n’est envisageable. Le Nord et le Sud Vietnam sont deux frères ennemis.

Toutes les années passent. Les années de l’enfance et de l’adolescence, de ce temps qu’elle ne vit pas aux côtés de ceux qui lui manquent tant, dont elle a fini par se faire un rêve idéalisé. Eux mènent leur propre vie, elle le sait, elle s’imagine ; une vie de famille, sans elle. Sa famille vit sans elle. Elle est en dehors. Et dans ses nuits de cauchemars, elle voit cette maison toute rose où ils habitent au milieu d’une route, où ses sœurs sont aimées, ou d’autres frères et sœurs sont nés. Elle, est à la porte. Mais la porte est fermée et les murs sont si hauts. Elle frappe. Mais personne ne vient lui ouvrir, personne ne vient ouvrir la porte de sa famille. Et elle entend les rires à l’intérieur, et elle entend la joie et elle n’y a pas droit ; on ne lui ouvre pas. Elle est seule, sur la route déserte.

Van Xuan, lui, s’est marié à Saïgon. Avec une fille au visage rond et au sourire timide. Une fille qu’il a trouvée au milieu des rizières vertes et inondées du Sud luxuriant. Quand la situation a commencé à se détériorer, il a quitté le Vietnam avec sa jeune famille. Sans dire au revoir à son père resté à Hanoï. Sans dire au revoir à personne. Pham Van Xuan est trop fier.

Des années plus tard, en 1980, il est en France. C’est un homme âgé à présent. Les cheveux lui sont tombés, il a parcouru le monde et a oublié l’opium depuis bien longtemps. Il habite une de ces petites maisons de banlieue grise qui s’étendent en hauteur plutôt qu’en largeur. Le travail de toute une vie. Il a mis du plastique partout pour bien protéger ses maigres possessions. Le canapé, la télévision, la commande de la télévision. De temps en temps, les petits enfants viennent rendre visite au vieux couple exilé qu’il forme avec sa femme silencieuse. Au mur, quelques photos d’hier, du pays d’avant. Et des horloges pour dire que le temps passe.

 Très régulièrement, sans que les enfants ne soient au courant, il envoie des lettres à Hanoï. Puis aux Etats-Unis. Il en reçoit aussi. Cela leur prend beaucoup de temps à sa femme et à lui, d’entretenir cette correspondance. Ils s’assoient à la table du salon, mettent leurs lunettes et tracent péniblement la langue du temps d’avant sur du papier blanc. Puis déchiffrent les autres, celles qui viennent du Vietnam et des Etats-Unis. Ce sont des lettres qui font le lien, qui se suivent, qui se parlent, des lettres qui tentent de rattraper le temps, de créer un espace de vie commune, un espace où on se retrouve, entre trois continents. Ces lettres sont celles qu’échange Pham Thi Liên avec son oncle et ses parents. Enfin.

En 1975, les parents de Thi Liên avaient réussi à quitter Saïgon en débâcle et avaient rejoint les Etats-Unis. Le Vietnam était  désormais réunifié et entièrement communiste. Thi Liên se retrouvait à nouveau abandonnée. Cette fois-ci, ses parents étaient partis de l’autre côté de l’océan. Restée à Hanoï, elle n’avait plus aucun moyen de communiquer avec eux dès lors qu’ils s’étaient installés au pays du libéralisme.

Mais il y avait cet oncle qu’elle ne connaissait pas, cet oncle lointain, installé en France, Pham Van Xuan. On ne sait comment elle parvint à le contacter. Peut-être fut-ce lui qui finit par la retrouver. Pendant dix ans, Van Xuan, endossa son rôle avec dévouement, réconfortant, cajolant et encourageant comme il le put, sa nièce oubliée, sa nièce abandonnée, isolée, à Hanoï. Plus tard, elle dira de ce vieux couple exilé que pendant cette période, ils auront été ses parents de substitution, même à des kilomètres de distance.

En 1985,  Thi Liên peut enfin rejoindre les siens après trente ans de séparation.

 Van Xuan est tombé un jour, de vieillesse et de fierté, dans un hôpital de banlieue, et ne s’est pas relevé. Aux Etats-Unis,  Thi Liên a longtemps pleuré, les années perdues, l’incompréhension qui a suivi les retrouvailles avec les siens, les regards interrogateurs, sa vie perdue aussi, à Hanoï. Elle a fini par s’en inventer une autre sous le soleil de Californie, mais son regard reste au loin, au dehors. Les quatre jeunes filles du pont Long Biên se sont séparées, cherchant les mots et les couleurs dans d’autres paysages, dans d’autres amitiés. Il a fallu voyager ailleurs, partir sur d’autres traces, moins sensibles, moins chargées d’histoires, peut-être.

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1 Comment

  • Reply Anonyme 15 mars 2017 at 7:18

    Ah je les vois les quatre jeunes filles cheveux au vent chevauchant leur vélo sous la mousson!… bravo pour ce magnifique texte ma Laeti
    xxxc

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