Portraits

Sarah

13 octobre 2015

©DanielSantalla 

Dimanche 11 octobre était la journée internationale des filles. On pense évidemment aux petites qui vivent dans des pays en guerre, à celles qui n’ont pas le droit d’aller à l’école, à celles qui son maltraitées. Il y en a des milliers de part le monde. Moi, j’ai pensé à #Sarah.  

J’ai rencontré Sarah par un après-midi suffocant du mois d’août, dans la salle d’attente du service pédiatrique d’un hôpital.

Elle arriva peu après moi, brindille brune d’un mètre trente accompagnée d’une petite fille en poussette et d’un jeune garçon à la mèche rebelle. Il y avait une femme, derrière, qui marchait gauchement. Dans un coin de la pièce, une enfant jouait avec une maison de poupées. Sarah la rejoignit comme si elle la connaissait et entama la discussion. L’autre lui répondit très naturellement et le jeu prit facilement.

Quelques temps après, un docteur fit son entrée. Je supposai qu’il venait pour mon bébé mais il était là pour la petite de la poussette. Sarah décida de rester en salle d’attente le temps de la consultation pour jouer avec sa nouvelle amie. Quand cette dernière fut appelée à son tour, je me retrouvai seule avec Sarah.

Elle vint immédiatement à moi, comme si nous nous connaissions.

« – Qu’il est mignon le bébé !

Ses deux grands yeux noirs se fixèrent tendrement sur mon nourrisson endormi dans son écharpe. Elle se mit à lui caresser les cheveux. Je lui demandai son âge.

– Dix ans.

Je dis alors :

– Tu passes en CM2 ?

– Non, en CM1. Temps de pause. Puis elle reprit :

– J’ai redoublé le CP.

Je lui dis que ce n’était pas grave, que le CP était une classe importante et qu’il était bien qu’elle ait pris le temps de tout y bien comprendre. Elle n’eut pas l’air convaincu par mes doctes paroles.

– J’aime pas l’école. J’aime surtout pas les maths.

– Ah, oui, les maths… (Je ne savais pas trop quoi dire ; incapable de défendre la cause des maths ; je ne pouvais que hocher la tête avec fatalité).

– Mais pendant les vacances, je m’ennuie. J’aime pas les vacances parce qu’il y a les  cahiers de vacances.

Je lui demandai alors si elle faisait des choses en dehors de l’école. Elle me répondit qu’avant elle faisait de la danse classique. Elle aimait bien ça, la danse classique. Elle aimait le tutu. Et la musique aussi. La musique classique. Mais depuis qu’elle avait déménagé, elle n’en faisait plus.

Puis elle me parla de ses vacances au Portugal. Quand elle va là-bas, elle mange plein de gâteaux. Les gâteaux du Portugal. C’est délicieux ! Comme elle aime ses vacances au Portugal, dans sa grande famille !

Et je vis des souvenirs dans ses yeux. Des paysages verts et dorés, des robes légères, des rires, des cris de bonheur, de la chaleur, de la légèreté, de l’amour. Elle me parla d’une foule de frères et sœurs et j’eus du mal à la suivre mais je compris qu’il y en avait beaucoup. Elle finit par me dire « On est sept en tout avec Papa et Maman. » Elle m’expliqua : « J’ai deux grandes sœurs, un grand frère et un petit frère, Romain, celui qui est parti avec le docteur. » Je vis alors toute la famille entassée dans la voiture pour les grande vacances d’été, chantant gaiement, le père souriant, la mère amoureuse. Une sorte de belle réclame des années 70.

Elle me précisa que la petite fille de la poussette par contre n’était pas sa soeur. Je lui demandai alors si la femme qui les accompagnait à l’hôpital était sa Maman. Elle me répondit « Non, c’est Julie ». J’imaginais sa mère au travail et cette femme chargée de les garder pendant la journée. Je voyais Sarah s’occuper de la petite amoureusement, comme si elle était sa propre soeur. Plus tard, dans la conversation, elle me parla d’Angelo, son petit frère. Je me dis qu’elle s’était emmêlée les pinceaux dans les prénoms ou dans son compte de frères et soeurs. Je lui demandai alors si elle avait un autre petit frère que Romain. Elle me répondit :

– Oui, Angelo.

– Tu as donc deux petits frères.

Elle hésita avant d’acquiescer.

– Oui… Et deux demi-frères.

– Ah.

– Mais Angelo, c’est mon frère ; c’est le fils de Papa et de ma belle-mère.

Je me crus obligée de la corriger :

– Non, Angelo, c’est ton demi-frère.

Sûre d’elle, elle me contredit :

– Non, Maman m’a expliqué : Angelo c’est le fils de Papa et de ma belle-mère, alors c’est mon frère. Les jumeaux sont les fils de ma belle-mère avec un autre monsieur, alors ce sont mes demi-frères.

Son explication me plut.

– J’adore Angelo. J’ai le droit de m’occuper de lui.  J’aime lui caresser les cheveux. Il est tout petit. Mais il est quand même plus grand que ton bébé… Mais ça fait longtemps que je l’ai pas vu. Il vit avec Papa. Il va bientôt avoir un an.

– Et toi tu ne vis pas avec ton Papa.

– Non.

Et ses yeux partent dans le vague. Dans une tristesse qu’elle n’a pas encore identifiée mais qui la laisse pensive quelques minutes, les yeux sur le carrelage de la salle d’attente.

Je lui prends la main pour la réconforter. Elle retrouve le sourire immédiatement et me dit qu’à un moment, sa maman a travaillé chez Lindt ; elle lui rapportait plein de chocolats. Mais maintenant, elle ne travaille plus alors il n’y a plus de chocolat. Elle ajoute :

– Le jour où Maman appelle, c’est le mardi ; Papa, c’est le mercredi. Mais ça fait plusieurs mardis qu’elle n’a pas appelé, Maman.

– En fait, tu ne vis pas avec tes parents ?

– Non, je vis chez Julie. Mais ça fait pas longtemps.  Avant j’étais en foyer. Julie, c’est ma troisième maman.

– Ah… Et tes autres frères et sœurs ?

Avant en foyer, j’étais avec Nathalie, ma grande sœur, mais on s’est disputées. Dans le premier foyer on était ensemble. Et puis dans le deuxième, on a été séparées. Parce que Nathalie elle aimait pas que je lui pique ses affaires. Maintenant, je suis juste avec Romain, chez Julie. Mais je préférais le foyer ; j’étais avec ma sœur et on s’amusait plus. Et Julie, elle crie trop. Et elle s’énerve trop contre mon petit frère ; et son mari aussi. Il s’énerve beaucoup. Il tape. De mes trois mamans ; celle du foyer d’accueil, Julie, ou ma vraie maman, je préfère ma Vraie Maman. Elle me manque.

Je ne savais qu’ajouter.

Je lui demandai depuis combien de temps elle était chez Julie.

– Quelques mois, peut-être depuis Noël. Mais je préférais le foyer. J’aime pas vivre chez Julie. C’est nul.

– Et pour les vacances, tu revois tes parents ?

– Parfois, le weekend. mais pas souvent. Et puis ça fait longtemps qu’on n’est pas allés au Portugal. La dernière fois je crois que ça fait trois ans. Maman elle est triste mais elle est énervée contre Papa parce qu’il fait des choses qu’il lui dit pas. Sur Facebook et tout.  Alors qu’elle, elle lui dit tout.

– Mais maintenant, tes parents sont séparés ?

– Oui… Au départ on était avec Maman. Mais quand ils sont venus nous chercher, elle a crié « Prenez des dessins ! Montrez leur que vous faîtes des dessins, montrez-leur tout ce que vous faîtes avec moi ! » Mais on a quand même dû quitter Maman. Elle voulait pas. Elle pleurait.

J’eus envie de la prendre dans mes bras et de la dorloter. Je lui demandai ce qu’elle aimerait faire quand elle serait grande.

– Je sais pas. Ma sœur elle fait esthéticienne. Mais moi je voudrais être coiffeuse, je crois. Parce que j’aime bien toucher les cheveux des gens.

Elle sourit, les yeux pétillants.

– Mais les gens que je connais bien sûr. Parce que je vais pas te toucher les cheveux à toi, là, maintenant.

Puis de but en blanc :

-J’ai envie de faire pipi.

– Ba, vas-y !

– Mais j’ai peur d’y aller toute seule, je sais pas où c’est.

Je l’y accompagnai. En sortant, heureuse de me retrouver derrière la porte, elle me sourit, complice, me prit la main et la serra très fort.

La fillette avec qui elle avait joué en arrivant sortit de sa consultation. Sarah lui demanda si elle reviendrait la semaine suivante. L’autre lui répondit que non, elle partait en vacances à Bordeaux. Sarah lui dit alors :

– Si tu vois un monsieur qui s’appelle Roberto, c’est mon Papa. Roberto. Tu t’en souviendras ? Roberto, c’est mon Papa. Roberto, à Bordeaux.

Et l’autre s’en alla. Puis ce fut au tour de Julie, la troisième maman, d’appeler Sarah.La consultation était terminée. Sarah me regarda intensément. Je ne sus pas ce que ses yeux voulaient me dire. J’eus envie de la prendre dans mes bras, de la garder avec moi, de lui dire qu’elle allait retrouver sa Maman, qu’elle allait trouver de l’amour, qu’on allait l’aimer, l’entourer, l’accompagner, lui donner de la tendresse. Elle sourit, confiante en son avenir. Me dit « A bientôt » et partit en gambadant.

You Might Also Like

2 Comments

  • Reply Antxon 13 octobre 2015 at 9:10

    La vie est forte, émouvante, très…. La narration et son suspens l’est tout autant.

  • Reply Anne-Cé 17 octobre 2015 at 11:18

    Pauvre petite Sarah… Petit brin de fille insouciante et qui porte déjà tellement sur ses épaules. Je lui souhaite de repasser de jolies vacances en famille. Cette histoire me fait penser à une rencontre que j’ai eu avec une petite tahitienne… On peut très vite s’attacher à des petits êtres qu’on ne reverra sans doute jamais. Faites que la vie leur réserve un meilleur avenir. Peut-être qu’un jour Sarah lira ton texte, elle sera sans doute très touchée…

  • Laisser un commentaire

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

    %d blogueurs aiment cette page :