Chroniques d'Ouganda

Sur la piste, vers l’impénétrable Bwindi

7 mars 2019

Le Lac Bunyonyi ©lkg

Un matin, j’ai quitté le lac Bunyonyi et ses vingt-neuf îles. J’y étais bien pourtant. Me levant à l’aube, marchant pieds nus sur le ponton humide, me jetant à l’eau. Je passais mon temps. A faire des brasses, à nager encore, à visiter les îles en canoë, à attraper des écrevisses, à regarder les étoiles. Je demeurais. Hors du temps. Au bord d’un lac, sans rien. Pas même une pensée. Mais ce matin-là, j’ai repris la route. J’avais une quête : rejoindre la forêt impénétrable de Bwindi et partir à la rencontre des gorilles de montagne.

Longtemps, je longe le lac Bunyonyi. Mais à un moment, il passe derrière moi. Les îles et leur soleil disparaissent dans le rétroviseur. La voiture sort de la piste pour traverser une route bitumée et s’engager sur une route de basse montagne.

Sans que je ne l’aie anticipé, des collines luxuriantes se déploient alors à perte de vue. Elles ne sont pas boisées, remplies d’arbres verdoyants et sauvages. Elles sont savamment arrangées par la main de l’homme, cultivées dans des dégradés de vert, de jaune et de brun ; en terrasse. Elles se déclinent harmonieusement sur un ciel blanc et bleu qui semble là juste pour les étreindre. C’est beau et apaisant, comme un paysage d’un ailleurs de carte postale. Comme une nature fertile, abondante et généreuse. Presqu’un paradis perdu. Elles m’envoient un doux parfum des îles du Lac Bunyonyi que je viens de quitter.

Mais à mesure que l’on se hisse vers la forêt impénétrable de Bwindi, la brume tombe sur les collines et la présence de l’homme se fait étonnamment plus prégnante, invasive. En aval de l’espace protégé, tout le massif semble une immense carrière d’extraction et d’exploitation de la terre et de ses intérieurs. C’est angoissant. Les pierres qu’on arrache aux parois, les cailloux qui s’arrachent à la matière s’amoncelant en des monticules inertes. On creuse, on creuse, la roche tombe et dégringole, et la cavité ne cesse de croître, d’être rongée ; comme un trou immense que l’on cultiverait. Au- dessus, l’arbre ne tient plus qu’à un fil, bientôt, il tombera, c’est sûr. Les couleurs s’assombrissent.

On ne peut rien y faire. Les populations sont là, sur ses flancs, réfugiées, délocalisées, ou simplement sans rien, dans la faim et la nécessité. La vie humaine dévore parce qu’elle a besoin de manger, de croître, de vivre. Et le tableau qui s’impose est empli de gravité.

Sur les bas-côtés, des femmes travaillent. Leurs peau est sèche et dure, leurs habits sont terreux et troués, leur regard noir d’acceptation et de silence. Dans leur dos, souvent il y a un bébé. A leurs pieds, un autre enfant, le cul dans la poussière et les cailloux, la morve au nez, comme sur les photos des reporters. D’autres enfants marchent au devant, une binette sur l’épaule ou un chargement de pierres sur la tête. Ils s’on vont pour construire. Ou détruire. Simplement survivre.

Ils n’ont pas le droit d’aller dans la forêt ; là où je vais. Là où il y aurait encore quelques arbres à couper, quelques cailloux à gratter. Bwindi est protégée. On ne peut pas l’exploiter. C’est le refuge d’une faune et d’une flore qu’on veut encore garder vivantes. C’est là que se trouve le gorille des montagnes.

Pour le protéger, lui et d’autres, l’accès à la forêt impénétrable de Bwindi est strictement réglementé. On en a même chassé les Batwas, les pygmées de la région, et on a tenté de leur inventer une vie en dehors de leur forêt. On les montre aux touristes pour ne pas oublier qu’un jour, l’homme a su vivre en harmonie, dans la forêt.

Demain, j’y pénétrerai.

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