Chroniques d'Ouganda

Sur la route, en Ouganda

9 décembre 2018

 

Mabamba, loin du trafic©lkg

*Sur la route*

Kampala grouille d’une vie de capitale africaine avide d’urbanisation.  En extension, vers le haut, vers le bas, sur le côté, dans toutes les directions. Les constructions mangent les montagnes, défient les points de verdure qui subsistent. Des véhicules s’entrechoquent, se superposent, s’amoncellent sur des voies déjà saturées. Les bodas-bodas grillent la priorité, les voitures klaxonnent, les freins des matatus crissent dans les aigus avant que le choc n’ait lieu. Un boda-boda est à terre. Les casques oranges ne sont pas sur les têtes mais tout le monde est heureusement conscient. Quoi que le passager soit un peu sonné. On l’assoit sur le bord de la route, on ramasse la moto, on la pousse sur le côté. La balayeuse, un vague gilet jaune sur le dos, a le torse penché vers l’avant, le nez dans les pots d’échappements. Au milieu des pneus qui jettent de la poussière brune sur les visages, ses jambes  évoluent sans peur. Elle récupère les miettes d’un phare orange. Le trafic a repris sans la voir.

*Sur la route*

Je m’en extirpe. Il faut que je m’en extirpe pour aller à la rencontre de l’Afrique légendaire qui nous a fait rêver enfant. Je prends la route.  Les embouteillages  me laissent sur place de longues heures. Là, c’est un feu rouge interminable qu’un agent de police en habit blanc tente de réguler. Une longue procession passe sur le bas-côté. Les tête se soulèvent au pas de course, des bâtons beiges les accompagnent, sautant par à coup vers le ciel. Les hommes courent pied nus, murmurant des incantations inaudibles.  C’est un sorcier, cheveux et tête sombre qu’on escorte vers un lieu à l’autre bout de la ville, à l’autre bout du trafic.

*Sur la route*

Les ronds-points sont des points de vie ou s’étalent des chaussures, des tapis  d’électroménager, des habits pour enfants, des paniers de tomates, de concombres, d’haricots et d’oranges vertes.  La lumière est limpide dans ce matin chaud. Au milieu du trafic surchargé, une voix  harangue les foules, écrasant de son aura les klaxons malotrus. Le doigt tourné vers le ciel, les tempes humides et le regard hypnotique,  un homme en chemise blanche, une bible à la main, semble nous réprimander. Le prêcheur accuse ou convertit, menace ou interpelle ; le ton est le même. Celui d’un autre monde.  

*Sur la route*     

En direction de Masaka. L’impression que Kampala s’est étalée plus que de raison sur les extérieurs ; que les limites de la ville sont floues, inexistantes. La vie et son mouvement continuent à habiter les bords de la route. Ce n’est pas une route solitaire mais une route habitée, vivante, peuplée d’échoppe et de vendeurs à pied, ambulants. Des matatus trop chargés font des arrêts tous les vingt mètres, déversent leurs voyageurs et leurs cages à poules. Des vaches dodelinantes et à longues cornes passent d’un côté à l’autre, slalomant entre les véhicules. Des enfants à peine sevrés  jouent, les pieds à quelques centimètres de la voie si passante. Il n’y a pas de limite entre l’espace de ceux sur le côté, et l’espace de ceux qui avancent motorisés. Tous se croisent et s’entrecroisent dans une même dimension sans frontières. 

Cette route, c’est une artère, un axe de vie. Point de place du village pour réunir les habitants, mais cette unique voie, ce lieu de passage, ce lien entre l’ici et le là-bas, la route, la connexion. De hauts vélos rafistolés frôlent nos rétroviseurs. Des autobus viennent les coller et feignent de les écraser.  De gros camions cachent la visibilité, empêchent de voir au delà, de distinguer l’horizon.  Les vendeurs en profitent, se jettent sur les vitres, proposent des écouteurs de téléphone, des bouteilles d’eau, des tapis de voiture, des laisses pour chien,  des lunettes de soleil, des éponges , des ceintures,  des bouts de cuir ou de plastique. 

*Sur la route*

Masaka est derrière nous. La route prend de l’aisance.  Les échoppes disparaissent et laissent la place aux papyrus et aux eaux stagnantes. Le ciel s’impose davantage sur des collines vertes d’arbres à thé. La verdure dense et luxuriante refait surface. Quelques stands subsistent au niveau des marais. De jeunes hommes solitaires coupent la ligne de circulation et tendent des perches du Nil aux voitures qui passent. Parfois, un automobiliste ralentit et conclut le marché. Il continue ensuite à rouler, les poissons accrochés à son rétroviseur pendouillant le long de la portière. Et tous  les dix mètres, nous continuons à les croiser, ces énormes perches du Nil, séchant sur les stands de bois et agonisant sous le soleil vert. 

*Sur la route*

Sur le haut de la colline, marchant en bord de route,  deux Masaïs en habit rouge rayé avalent l’horizon. Ils portent un bâton à l’horizontal sur leurs épaules. Leurs oreilles largement percées forment un cercle brun qui nous sourit. Nous traversons à nouveau une petite agglomération. Des panneaux solaires individuels occupent les portes des échoppes. Du linge parfois s’y suspend. Des enfants, toujours si nombreux, le ventre et parfois les fesses à l’air gambadent et se surveillent entre eux. 

S’extirpant de buissons touffus, un adolescent longiligne sort soudainement du bas-côté, au devant de notre voiture.  Il tient un long bâton au dessus de sa tête et d’un mouvement ample, le jette en avant. Quelque chose semble s’en détacher, comme un autre bâton long et tortueux, qui atterrit à quelques mètres de notre véhicule.  Je crains que ce ne soit une embuscade, que le jeune homme ne veuille nous arrêter. Il a le sourire large et le rire évident. En face de lui, de l’autre coté de la route, un adulte. Ils se parlent ; le jeune homme saute sur la route et rattrape le « bâton » jeté à terre. Nous passons, nous regardons l’adolescent et son « bâton ». C’est un énorme serpent, un de ceux à grande gueule et à corps noir et venimeux. Je regarde dans le rétroviseur. Le jeune homme l’a rejeté dans les buissons. 

*Sur la route*

Nous quittons enfin la ligne droite, les camions et l’asphalte pour bifurquer à gauche. Nous voilà sur la piste rouge bordeaux. Celle qui pousse à ralentir, qui s’affranchit du trafic.  Elle nous mène vers les territoires préservés et sauvages, ceux des animaux et du Lac Mburo. 

*A suivre*

You Might Also Like

1 Comment

  • Reply guilbert 18 décembre 2018 at 4:09

    un beau récit, je me suis vu dans les embouteillages de Kampala. Le jour et la nuit avec SINGAPOUR.
    J’ai hâte de poursuivre le chemin vers les grands espaces pour de nouvelles aventures.

  • Laisser un commentaire

    Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

    %d blogueurs aiment cette page :