Fictions

Vieille carne #2

1 août 2015

©DanielSantalla

#Vieille Carne. Second volet.

Pour lire le premier volet de cette nouvelle et découvrir le mystère de sa création, c’est ici

 

Voilà ; c’était fait. Enfin. C’était fini. Je pouvais me voir ; gisant sur le tapis, abandonné par la vie. C’était bien mon corps mais je n’étais plus à l’intérieur ; j’avais quitté cette enveloppe charnelle ; cette chaleur qui avait fait vibrer bien des femelles et qui maintenant se trouvait réduite à l’état de peau de chagrin puante et purulente. Enfin j’étais affranchi de ce poids ; de cette vieillesse dégradante qui m’avait tout pris ; ma vitalité, ma force, ma séduction, ma fierté. J’étais libre. En pleine possession de ma conscience clairvoyante.

Barbie Cynthia débarqua alors dans le salon. Pauvre demoiselle pomponnée sur qui allait reposer l’horrible fardeau. Elle s’approcha de moi mais ne se rendit pas compte tout de suite que j’étais parti. Elle m’appela ; s’agenouilla, tritura mon corps, et enfin, comprit. Elle fit un bon en arrière.

– Merde ! Merde, merde, meeerdeeee…

Elle prit son visage dans ses mains puis se mit à sangloter très fort ; nerveusement. Je n’aurais pas pensé que notre relation si courte et si distante ait engendré chez elle tant d’attachement.

– Pourquoi ça m’arrive à moi ?? C’est pas vrai !!

– Je suis désolé ma jolie, j’étais vraiment arrivé au bout ; je ne pouvais plus attendre.

– Mais qu’est-ce que je vais faire ?

– Là honnêtement, je ne sais pas. Il va sans doute falloir que tu la préviennes, elle.

– Oh mon dieu, ce n’est pas possible ! Je ne peux pas attendre qu’elle soit là. Elle ne rentre que dans quatre jours. Il va se décomposer d’ici là. Oh et puis je ne peux pas lui faire ça ; ce serait horrible… Oh, qu’est-ce que je vais faire ??? Mais quelle idiote j’ai été d’accepter de m’occuper de ce clébard !! Quelle idiote j’ai été d’avoir pitié de cette pauvre fille !!

– Eh, je t’en prie ; un peu de respect !

– Bon, je vais appeler Garry.

Barbie Cynthia s’échappa dans le couloir pour appeler le susnommé Garry qui ne dû pas lui prodiguer des conseils très éclairés puisqu’elle revint en pestant toujours autant, faisant les cent pas et prenant sa tête dans ses mains avec impuissance. Son téléphone sonna, elle répondit pour s’entendre dire que non, il ne pouvait pas venir l’aider et qu’il n’avait pas de solution. Elle se résolut donc à appeler sa maman qui lui conseilla d’appeler ma maîtresse et surtout mon vétérinaire et que l’un ou l’autre saurait quoi faire. Barbie Cynthia ne pouvait pas joindre ma maîtresse ; c’était au dessus de ses forces. Et dieu seul savait d’ailleurs où elle était en ce moment celle-là et ce qu’elle faisait ; elle avait le beau rôle, tiens. Elle trouva donc le nom de mon vétérinaire dans mon carnet de santé et celui-ci, au courant de mon état, ne fut pas surpris de la triste nouvelle. Il lui conseilla de m’amener jusqu’à son cabinet où, quand il en aurait le temps, il m’enverrait à l’incinération dans les règles de l’art. Fameux programme. Enfin, de là où j’étais, je ne pouvais plus vraiment protester. Cynthia rappela alors Garry qui aurait bien aimé mais qui malheureusement ne pouvait pas venir l’aider, ni lui prêter sa voiture parce qu’il l’avait promise à un pote pour la journée ; oui, elle devrait se débrouiller toute seule ; mais franchement, ce n’était pas si compliqué que ça ; et elle s’en sortirait bien. Je vis que les forces de Barbie commençaient sérieusement à flancher, et si j’avais été elle, j’aurais laissé tomber cet abruti de Garry, mais encore une fois, de là où j’étais, je ne pouvais pas dire grand chose. Cynthia s’accroupit pour rassembler ses esprits et après dix minutes de méditation, elle sembla avoir pris une décision. Elle s’éclipsa et revint une heure plus tard, armée d’une énorme valise. Voilà donc où étaient ses intentions.

L’aventure ne fut pas marrante, loin de là. La demoiselle à talons était bien en mal pour me soulever et faire rentrer mes membres déjà presque raidis dans la valise. Elle y parvint finalement à grands renforts de soupirs et de hennissements. Voilà comme j’étais fait. Pour un chien qui n’aimait pas voyager ; et qui – il fallait bien le reconnaître – vomissait dès qu’on le mettait dans une voiture et s’oubliait à la simple idée de monter dans un avion, terminer dans une valise était plutôt cocasse.

Une fois la cargaison chargée, Cynthia fit rouler la valise, et mon corps tomba comme une pierre au fond de l’horrible cercueil. C’était le moment de la grande sortie. La demoiselle prit une grande inspiration, bomba le torse et adopta un air détaché. L’ascenseur nous attendait. Et avec lui Monsieur Fanion ; le vieux du cinquième.

– Bonjour Mademoiselle.

– Bonjour Monsieur.

– Alors vous partez en vacances ?

– Ba oui forcément ; avec une grosse valise comme ça ; elle doit au moins partir au bout du monde.

– Non.

– Mais qu’est-ce qu’elle est bête celle-là.

– Ah bon ; alors qu’est-ce que vous transportez dans votre valise ?

– Du matériel informatique. Je travaille chez WP.

– Ah… Je croyais que vous partiez rejoindre la petite Manon en vacances.

– Mais de quoi j’me mêle.

Et lui de reprendre :

– C’est vous qui vous occupez de son chien ; c’est ça ?

Je voyais bien qu’elle brûlait d’envie de tout lâcher ; de fondre en larmes et de confier à ce vieux libidineux que l’horrible chien venait de mourir, qu’elle était seule et qu’elle ne savait pas quoi faire. Mais la conscience de mon corps mort transporté dans cette sinistre valise dût lui faire honte.

– Oui, c’est ça.

– C’est pas trop difficile ? Avec son arrière-train fuyant là ; ça doit pas être pratique.

– J’t’en mettrai moi des arrière-trains fuyants ; tu vas voir !

– J’me débrouille ; merci.

– Enfin si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas, hein ?

– Merci. Bonne journée.

– Bonnes vacances !

– Mais je ne pars pas en vacances.

– Ah oui c’est vrai. Bonne journée, alors.

– Quel con celui-là je te jure. A croire qu’il soupçonnait quelque chose et qu’il voulait absolument faire avouer Barbie Cynthia.

 Quand nous fûmes dehors, celle-ci eut un léger spasme nerveux mais elle se reprit vite et fonça vers le métro. Au moins ce serait une première ; j’allais voyager ; ma dernière promenade serait un tour d’honneur. Mais Barbie Cynthia n’avait pas prévu l’élément de charme incontestable du métro parisien : ses fameux escaliers centenaires qui jamais ne s’étaient fait détrôner par l’ascenseur. De la joie pure. D’abord ; elle tenta de soulever la valise du sol. Bien sûr ; elle n’y parvint pas. Plusieurs minutes, elle essaya d’harnacher le précieux chargement sur sa frêle silhouette mais ce fut sans succès. Finalement, elle se résolut à laisser la valise rebondir sur les marches ; m’entraînant dans des cabrioles inattendues dignes des grands huit les plus périlleux ; cabrioles qui vinrent définitivement à bout de mon arrière-train, s’il était encore valide. Arrivée au premier palier, la demoiselle soupira d’aise, mais c’était parce qu’elle ignorait qu’il en restait encore deux à franchir. C’est à cet instant qu’un galant vint proposer son aide à la Barbie qui maltraitait les restes de mon corps depuis trop longtemps.

– Vous avez besoin d’aide ?

– Non, merci, ça va aller.

– Mais comment oses-tu refuser ? On voit que ce n’est pas l’intégrité de ton corps qui est mise à mal dans cette chevauchée punitive.

– Vous êtes sûre ?

– Allez ; n’aies pas peur ; comment veux-tu qu’il se rende compte de quelque chose. Il va simplement t’épargner une luxation de l’épaule et un lumbago.

– Oui ; je vous assure ça va.

– Non, je ne peux pas vous laisser descendre cette valise toute seule ; ce ne serait pas très poli ; je m’en voudrais.

– Oh mais dis-donc, il essaie de te draguer en plus. Eh mais ne rougis pas tout de même !

Et le jeune homme, dans un mouvement qui refusait toute négociation, s’empara de la valise. Cynthia s’accrocha à la poignée et cahin-caha, ils s’embarquèrent dans l’escalier.

– Heureusement que je vous aide finalement. Elle n’est pas légère cette valise.

– Oui, vous avez raison, je vous remercie beaucoup.

– Mais allez, décrispe toi et arrête de garder ton air pincé. Comment veux-tu qu’il se rende compte de quoi que ce soit ? Il n’a pas des yeux infra-rouge qui voient le contenu des valises fermées. Et puis tu as verrouillé les cadenas ; il n’y a aucune raison que ça s’ouvre, n’est-ce pas ?

– Vous n’avez pas l’air à l’aise. C’est fragile ce que vous transportez ?

– Euh, oui. C’est du matériel informatique.

– Ben voyons…

– Dans ce cas je comprends vos précautions. Et c’est bien lourd en plus. Vous en avez beaucoup ? Vous transportez plein d’ordinateurs ou quoi ?

– Oui ; des ordinateurs et d’autres choses encore. Des nouveaux produits. Je suis commerciale chez WP.

– Vas-y continue à lui déballer ta vie.

– Et ils vous laissent prendre le métro seule avec tout ce matériel ?

– En fait ma voiture est tombée en panne. Enfin je l’ai cassée. J’ai cassée ma voiture de fonction. Bref, vous comprenez ; ce n’est pas ma voiture ; c’est celle du patron et pour l’instant je n’ai rien dit. J’essaye de la faire réparer le plus vite possible pour qu’il ne s’en rende pas compte.

– Et bien ! quelle imagination ! Tu te surpasses là !

– Ah oui ; là je comprends !

Et le galant de jeter un sourire entendu à la Barbie de service.

Arrivés sur les dernières marches, le bruit du métro annonça son entrée dans la station. Tous deux accélérèrent pour se trouver juste à temps à l’ouverture des portes. Barbie Cynthia se retourna alors vers son chevalier servant dans un sourire reconnaissant qui en promettait long ; celui-ci d’un mouvement de la main lui signifia qu’il s’occupait de monter la valise. Confiante, elle laissa sortir les voyageurs arrivés à destination, s’engouffra dans le wagon poussée par la main du galant, se sentit propulsée à l’autre bout par la dizaine de retardataires dynamiques qui s’engouffrèrent à sa suite, se retourna alors pour tenter de voir le jeune homme et surtout accueillir son précieux colis, entendit le bruit distinctif de la fermeture automatique des portes ; fit signe au jeune homme de monter sans attendre, reçut pour unique réponse, entre les multiples têtes et visages qui lui faisaient face l’énigmatique sourire du galant qui lui disait non de la tête ; et en guise de remerciement ; un geste d’au revoir qui voulait dire « trop bête ». Les portes se refermèrent ; le train se mit en marche et Barbie Cynthia vit le précieux chargement repartir en sens inverse sur la tête du jeune homme.

Je vous épargne la tête que fit notre voleur lorsqu’il me découvrit à la place du butin informatique qu’il comptait revendre. Tel est pris qui croyait prendre. Barbie Cynthia quant à elle s’écroula dans le métro et ne refit jamais surface en dehors des catacombes auxquels mon histoire l’avait condamnée. Seule ma maîtresse s’en tira à bon compte, ramenant de son voyage exotique un bel homme qui la fit m’oublier bien vite. Je perdis donc moi aussi, dans cette ultime bataille funèbre, la mémoire éternelle qui aurait dû habiter ma belle. Ainsi finissent ceux qui voudraient ne jamais disparaître. Dans une benne à ordure entre Montrouge et le périphérique parisien.

Jubail, septembre 2011

 

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1 Comment

  • Reply Antxon 2 août 2015 at 9:47

    Jolie suite et fin, bien écrite, bon petit scénario….

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