Mes auteurs, Mon Journal d'hiver

Mon Journal d’hiver #1 – Saint-Mandé

21 janvier 2015

Il y a quelques mois, j’ai lu Winter Journal, de #PaulAuster. Le lecteur y suit l’écrivain dans un voyage marqué par les multiples adresses que celui-ci a occupées. La succession des habitations marque étroitement les différentes époques de la vie de Paul Auster. La réalité et les souvenirs romancés s’entremêlent.

 

Suivant ce chemin, j’ai réalisé que depuis ma naissance, j’avais habité un nombre considérable d’adresses. Au fil des billets, j’évoquerai ces lieux à l’envie, copiant anarchiquement ce grand écrivain américain qu’est #PaulAuster.

 

Pour inaugurer cette série « Mon journal d’hiver »,  je voudrais parler de notre départ de #SaintMandé.

Il y a quatre ans, sur un coup de tête, et parce que l’occasion se présentait à nous, nous avons posé une partie de nos valises dans cette ville mitoyenne de Paris. Nous y avions trouvé un quatrième étage coquet dans un immeuble 1900, avec vue sur le périphérique. Il y avait un jardin en co-propriété, le bois de Vincennes à deux cent mètres, une luminosité traversante. Nous décidâmes que nous y serions heureux le temps qu’il nous serait donné d’y habiter. Et ce fut le cas. Cet appartement vit la naissance de notre fille Ainhoa, des réunions familiales collées-serrées autour d’une tablée improvisée, des allers-retours incessants entre le quatrième et le second où vivaient nos supers voisins, le balai de l’armée de l’air pour le 14 juillet, les batucadas du marathon de Paris, et toujours des retrouvailles, inhérentes,   récurrentes, interminables. Cet appartement était finalement plus un pied à terre qu’un véritable lieu d’habitation même si je pouvais y passer plusieurs mois d’affilé avec les enfants, au gré des vacances scolaires et des changements d’affectation. Mais après y avoir vécu ces quelques années en intermittence, nous sûmes qu’il nous fallait planter nos racines ailleurs. C’était en août dernier. En octobre, nous quittions définitivement ce cocon de bonheur où nos souvenirs et nos belles étoiles brillaient encore. Voici les quelques mots que j’avais écrits alors.

 

J’ai quitté définitivement Saint-Mandé le mardi 28 octobre 2014, au matin. Ce jour-là avait lieu une réunion entre copropriétaires pour décider de la couleur de la cage d’escaliers, alors en réfection. Comme nous descendions nos dernières valises, il y avait un cortège d’âmes échaudées qui discutait de la teinte la plus appropriée. J’hésitai quelques secondes à leur faire mes adieux et je me rappelai les rares occasions où cette indélicatesse m’avait caractérisée et combien je l’avais regretté. Je me jetai donc dans la gueule du loup et allai saluer un à un les quelques présents. Monsieur G. avec son bel accent portugais, revint sur notre départ :

« -Alors ça y est, c’est vendu ?

-Oui, presque.

– Cet appartement, depuis 20 ans il a été vendu au moins six fois !

-Pourtant il est vraiment bien. Très agréable, au dernier étage. Nous y avons vraiment été heureux.

– Oui, mais je sais pas, les gens ils le vendent tout le temps.

-….

– Yen a même une qui s’est pendue.

-….

-Là au milieu du salon, sur le crochet, vous voyez ?

– ?????? Une femme s’est pendue dans notre salon ?

– Et oui !

Et l’énorme sourire franc et amusé qui va avec.

 

Temps d’arrêt dans ma tête. Temps mort. Alors, je me rappelle, lors de l’achat de notre cocon familial, avoir parcouru la totalité de l’historique des propriétaires de l’appartement depuis 1900 et quelques. Et m’être effectivement arrêtée sur une histoire dont j’avais déjà, à l’époque soupçonné le drame, sans pour autant en imaginer la réelle tragédie. J’avais constaté que Mme L. à qui nous avions acheté l’appartement, l’avait elle-même acheté à très bas prix, à un enfant, représenté par son tuteur légal, son papa. Tel que les choses étaient formulées dans un texte de droit, je comprenais que la mère de l’enfant, alors divorcée du père, était décédée. L’enfant et sa mère avaient vécu dans l’appartement quelques années, pas longtemps, peut-être quatre, cinq ans, jusqu’à la mort de la femme. Puis l’enfant avait été confié à la garde de son père, qui résidait en Normandie. Je ne me rappelle plus de l’âge exact de l’enfant. Je crois qu’il avait un peu plus de dix ans. Peut-être treize. J’avais pensé que la mère avait eu un cancer. Ou pire, qu’elle avait eu un accident de la route. Je n’avais pas aimé cette hypothèse. Mais que ce soit l’une ou l’autre, la mère était décédée et l’enfant s’était retrouvé orphelin de mère. J’avais imaginé la solitude soudaine du garçon, l’annonce terrible, le choc, ou alors l’attente de l’issue fatale. Je m’étais interrogée sur sa relation avec son père. Etaient-ils proches ? Le père aimait-il son fils ? J’avais ressenti le déchirement qu’avait dû être pour cet enfant, de quitter Paris et ses amis, pour aller vivre en Normandie. Et la tristesse, bien sûr indescriptible, car sa mère était morte. Au vu du prix auquel il avait vendu l’appartement, je m’étais dit que le père avait vraiment bâclé la vente, qu’il n’avait pas cherché à faire de profit pour son fils, voire qu’il l’avait presque lésé. Mme L., qui l’avait alors acquis, avait vraiment fait une bonne affaire.

 

C’était en plus une époque où je comprenais que beaucoup de propriétaires de l’immeubles étaient des femmes seules, toutes dépendantes dans leur état de femme, de la virilité de Mr G., qui était l’homme de la situation dans tout ce qui concernait la bonne tenue de l’immeuble et qui abusait outrageusement de sa nature d’homme qui maîtrise les choses face aux faibles femmes esseulées et délaissées. J’avais présumé que déjà, la mère de cet enfant avait été une de ces femmes. Et j’avais ressenti comme une malédiction qui pesait sur cet immeuble ; comme un sort lié à l’inéluctable solitude des femmes. Je ne voulais pas être l’une d’entre elles. Je ne voulais surtout pas être une faible femme. A l’époque de notre emménagement, j’étais certes mariée et dans la jeunesse de mon couple, mais mon mari travaillait à l’étranger, il n’était pas présent au quotidien. Comme les autres, j’étais la plupart du temps, seule avec mon enfant. J’avais eu peur de la malédiction que je pressentais ; j’avais eu peur que mon mari décède ; que je me retrouve seule à mon tour, dépendante de mon sort de femme. Mais rien de tout cela ne s’est passé, notamment parce qu’un autre jeune couple venait de s’installer. Un renouveau masculin de trentenaires faisait son apparition dans l’immeuble, mettant à mal l’omnipotence de Mr G. et surtout, l’inéluctable solitude des femmes. J’échappai à la malédiction. Mais c’est un autre chapitre.

 

Ce matin du 28 octobre 2014, le jour de mon départ, Mr G. m’apprit donc qu’une femme s’était pendue dans le salon de notre appartement. Je pensai immédiatement à ce que j’avais lu dans l’acte de propriété concernant le garçon orphelin. Je demandai donc à Mr G. si la dame qui s’était pendue avait un enfant ; un garçon. Il me répondit par l’affirmative. Alors je n’eus plus de doute. Le mystère était levé. Je savais de quoi était morte la mère de cet enfant dont j’avais découvert l’histoire cinq ans auparavant. Ce n’était ni un cancer ni un accident de la route. C’était un suicide. Dans le salon de l’appartement familial. Chez eux. Cette femme rejoignait le lot de celles qui en dépit de leur maternité ne voient d’autre issue que le suicide. La mère de Stéphanie, ancienne camarade de classe, la mère de Delphine de Vigan, Jeanne Hébuterne, Sylvia Plath, et tant d’autres…. Ces mères qui se donnent la mort… Le suicide. Je ne peux nier que c’est un sujet qui me tétanise. Dans mes cahiers, beaucoup de phrases y sont consacrées. Quand je suis devenue mère pour la première fois, une évidence m’est très vite apparue : je n’avais plus le droit au suicide. Cela peut paraître étrange de penser à cela dans le moment d’euphorie qu’est une naissance, mais je me rappelle vraiment avoir eu cette pensée claire très rapidement. Je ne pouvais plus mourir, je n’avais plus le droit de me donner la mort, je n’étais plus uniquement responsable par rapport à moi mais aussi envers mon fils à qui je venais de donner la vie.

Plusieurs mois plus tard, dans un hôtel, je croisai une jeune maman avec qui je me liai  d’amitié. Elle avait un bébé du même âge que le mien. Nous entamâmes une discussion. Légèrement plus âgée que moi, elle aborda rapidement le thème du suicide, sans gêne ni fausse pudeur. Elle m’expliqua le phénomène qui s’était produit en elle lors de sa première maternité : elle n’avait plus le droit au suicide ; elle perdait cette liberté. Oui, nous avions le sentiment commun d’avoir perdu une liberté humaine inaliénable, celle du suicide… Certes, cette interdiction était désormais dictée par notre conscience et non par une loi écrite, mais elle était là, réelle, viscérale, profondément ancrée en nous, et potentiellement plus efficace qu’aucun texte de loi.

C’est donc une pensée commune de jeune maman que l’évocation du suicide. C’est assez déroutant. Aujourd’hui, j’y pense encore. Différemment. Cette pensée me choque moins, c’est devenu une évidence. Pour autant, dans les jours où l’esprit est plus nuageux, l’évidence se fait relative et ma compréhension du destin de ces femmes se dote d’une émotion particulière.

A présent, je ne peux m’empêcher de penser à cet enfant. Est-ce lui qui a retrouvé sa mère ? En se levant ou en rentrant de l’école ? Quelle peur, quelle terreur. Quelle vie a-t-il aujourd’hui, circonscrite par ce geste maternel, cet abandon du sein nourricier, de celle qui l’a mis au monde ? Que peut-il y comprendre et y a-t-il quelque chose à comprendre ? Parvient-il à détacher le geste de sa mère de son propre destin ? Sait-il que malgré sa détresse, l’amour de sa mère pour lui était immense ? Que la grandeur de cet amour n’a rien à voir avec le désespoir d’une mère ? …

Je pense maintenant à nous et au bonheur dans lequel nous avons vécu dans cet appartement ; ignorant pendant presque cinq ans le drame qu’il avait porté. Nous avons toujours été superstitieux, nous avons toujours pensé aux bons et aux mauvais esprits ; à la bonne étoile. Si nous avions su au moment de l’achat, nous n’aurions certainement pas acquis ce bien. Mais nous l’ignorions, et nous y avons été heureux. Aucune âme errante n’est venue nous hanter. Il n’y a pas de fatalité.

 

 

 

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